« Lost Records : Bloom & Rage » chez Don’t Nod : une balade adolescente qui se joue et se filme en même temps

En pleine crise économique et sociale, le studio français Don’t Nod, autrefois fleuron des créateurs de jeux narratifs à gros budget (la série des Life Is Strange, c’est eux), sort ce 18 février un titre à fort enjeu. Intitulé Lost Records : Bloom & Rage, le jeu reprend la formule gagnante des meilleurs titres du studio, et convainc en livrant une balade adolescente âpre et envoûtante.

Lost Records : Bloom & Rage s’ouvre sur un pitch très Stephen King dans l’esprit : quelques décennies après leur adolescence, un groupe d’amies se donne rendez-vous dans la bourgade paumée de Velvet Cove, alors qu’un mystérieux colis vient de leur être envoyé. Adressé au groupe de musique qu’elles avaient alors formé à leurs seize ans, Bloom & Rage, celui-ci les force à se replonger dans cet été 95 durant lequel elles avaient, semble-t-il, juré de ne jamais se revoir. Que s’était-il passé alors ? Quel événement a pu séparer ces quatre-là, qui se juraient une amitié éternelle ? Pour le savoir, le joueur replonge avec elles dans les cassettes vidéo enregistrées par Swann, le personnage que vous incarnez, autrefois collée à son caméscope. Utilisant tous les outils à sa disposition, le jeu alterne alors séquences à la première et à la troisième personne entre deux temporalités, qui paraissent se croiser jusqu’à, peut-être, se rejoindre.

À défaut d’être tout à fait originale, cette histoire mêlant adolescence et horreur fantastique a la bonne idée de préférer au ton racoleur d’un Stranger Things celui, plus mélancolique, d’un It Follows ou même d’un Lost River. La période des années 90 n’est ici pas dépeinte avec complaisance. Le jeu s’attache notamment à montrer, sans forcer le trait, comment l’homosexualité de ces quatre femmes était alors vécue autrement difficilement dans une époque où les préjugés sexuels avaient la dent dure – une résonance bien réelle aujourd’hui dans une société où l’anti-progressisme se fait toujours plus insistant. Dans la peau de Swann, peut-être le personnage le moins développé pour des raisons d’identification de jeu, la rencontre avec Nora, Autumn et Kat (l’auteur de ces lignes n’a pas eu besoin d’aller vérifier ces noms, ce qui est déjà un excellent signe) est un vrai plaisir de jeu. Alors qu’il est parfois difficile d’aborder des personnages adolescents, Don’t Nod trouve ici la bonne distance, laissant s’exprimer naïveté, introversion, espérance, et noirceur en pêle-mêle dans chacune de ces filles. Leurs dialogues sonnent justes et leurs personnalités et caractéristiques sont suffisamment nuancées pour qu’il soit impossible d’y voir des archétypes. Mais la vraie bonne idée de Lost Records, c’est de ne pas être qu’un jeu bien écrit.

Comme évoqué plus haut, la grande idée de gameplay du jeu repose sur l’usage d’un caméscope. Concrètement, entre deux cinématiques interactives qui vous laissent le choix dans vos interventions, renforçant par là vos affinités avec certains personnages du groupe, le jeu offre des moments de plus grande liberté dans lesquels Swann se déplace au sein de lieux restreints. S’il vous faut par moment résoudre des petites énigmes, le gros de ces segments se concentre sur votre usage du caméscope. Ayant la possibilité de capturer à tout moment des séquences, vous faites alors progresser l’histoire du jeu en enregistrant des “mémoires”, soit des vidéos faites de plusieurs séquences filmées par vos soins. Grâce à une interface admirable de simplicité, vous pouvez ensuite monter ces mémoires, arranger les différents bouts d’enregistrements entre eux pour créer vos propres souvenirs de cet été. Si, mécaniquement, cela n’ira pas beaucoup plus loin, on se prend rapidement au jeu de tirer les meilleurs plans possibles de ce petit bout de Michigan coloré, entre décors urbains désenchantés et nature bucolique. Surtout, et si le jeu n’est pas toujours impeccable dans sa technique (il souffre notamment d’aliasing sur un certain nombre de textures et d’un framerate par moment vraiment aux fraises), le moteur mise sur sa capacité à offrir des gros plans vraiment convaincants, notamment sur ses personnages. On a adoré capturer l’œil malicieux d’Autumn et la tache de naissance qui s’y cache, le sourire de Nora et ses imperfections cutanées – ces ados-là n’ont pas une peau de bébé et ça fait du bien – ou encore les détails de tissu sur la salopette de Kat. Imperceptiblement, ces moments-là nous rapprochent plus des personnages que n’importe quel dialogue bien écrit : c’est ça, aussi, faire des bons jeux narratifs.

Au diapason de cette expérience, la musique porte certaines séquences jusqu’à provoquer de fantastiques moments de mise en scène. En plus de lâcher quelques morceaux d’époque bien sentis (Cocteau Twins qui résonne dans un jeu, ça fait quelque chose), la BO bénéficie notamment de la participation de Ruth Radelet pour certaines chansons originales (l’ex chanteuse de Chromatics, qui a donné des vocalises pour David Lynch et Nicolas Winding Refn notamment). Alors, en attendant la sortie de la deuxième partie du jeu le 15 avril, qui devrait conclure cette histoire en explorant sa face la plus sombre, on va avoir de quoi chanter, danser – et peut-être un peu pleurer.

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