[LOST HIGHWAY] David Lynch, 1997

Par la variété des lectures qu’il supporte, Lost Highway invite à méditer sur les forces secrètes qui travaillent notre quotidien le plus familier, en posant une question propre à chacun: sommes-nous manipulés par des forces obscures ?

PAR ROMAIN LE VERN

«Dick Laurent est mort«. Ce message obscur, transmis sur l’interphone de Fred Madison, semble venir de nulle part. Saxophoniste de talent, marié à la sculpturale Renée, Fred pourrait être un homme comblé, mais ses doutes sur la fidélité de sa femme le rongent petit à petit. Un matin, le couple trouve une cassette vidéo sur le palier et visionne son contenu : des images de leur maison prises jusque dans leur chambre. Troublés, ils préviennent immédiatement la police, mais les événements étranges se poursuivent. Lors d’une soirée organisée par un ami de Renée, Fred fait la connaissance d’un homme mystérieux et effrayant, qui dit être un ami de Dick Laurent. Le doute s’installe en lui.

L’autoroute perdue du film mène le personnage principal vers un hôtel paumé où d’étranges réminiscences, des morts proches et des souvenirs traumatisants refont surface. Ou comment revoir la vie d’un schizophrène en quelques minutes. A tous les points de vue, Lost Highway est un purgatoire. Les personnages qui passent d’un monde à l’autre (comme s’ils passaient de vivants à morts); le quotidien qui déraille; l’absence de pistes logiques; les corps torturés. Et au-delà de tout ça, le cinéaste qui atteint une quintessence Lynchienne dans le traitement visuel (esthétiquement sublime) et la progression dramatique (impossible d’être plus complexe). Le film, à la structure bipartite et hétérogène, se présente comme une boucle où le protagoniste Fred Madison (Bill Pullman) recolle les morceaux de son puzzle mental. Parcours identitaire? Autopsie d’un couple en crise? Les doutes subsistent. De manière plus claire, Lynch dissèque le cauchemar d’un homme qui se substitue à un autre le temps d’un rêve malaisant. Entre la vie (la première partie) et la mort (la seconde).

Robert Blake (l’homme en noir) est la clé pour passer d’un monde à l’autre, du réel à celui, plus précieux, de l’onirisme. En réalité, il appartient aux deux (il possède le don d’ubiquité dans une scène mémorable), symbolise le mal schizophrène et ajoute un degré de paranoïa. On le comprend très précisément dans une scène qui fait ouvertement référence au Docteur Mabuse de Fritz Lang avec cette phrase qui glace l’échine : On s’est déjà rencontré, n’est-ce pas ? De même, Patricia Arquette (inoubliable strip-tease sur fond de Rammstein) tantôt brune et froide comme la vertu (épouse glaciale), tantôt blonde et séductrice, mante religieuse dont la séduction suprême entraîne méchamment dans ses volutes (maîtresse sexy). Là encore, il s’agit d’une question de subjectivité puisque tout est raconté du point de vue de Fred. Le plan de la photo en est la démonstration la plus probante. Quand le personnage est en crise schizo, il aperçoit deux femmes ; quand il s’est réconcilié avec lui-même, il ne voit que sa femme.

A travers ce cas de schizophrénie, David Lynch affirme une faculté à nous perdre dans des vertiges métaphysiques, pour accéder à une dimension esthétique que l’on peine à décrire autrement que « Lynchienne ». Presque tous ses films reposent sur l’ambivalence des sentiments, la superposition des mondes parallèles, le cauchemar éveillé. Lost Highway suscite des interrogations qui poussent le spectateur à le regarder à répétition au risque de devenir fou. C’est exactement le problème du protagoniste schizo-killer. Qu’on comprenne ou pas, l’intensité du spectacle reste la même.

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