[PHILIPPE BARASSAT] CHAOS PUNK

Quoi de plus chaos que le réalisateur du balèze Mon copain Rachid, du bizarro-cinéphile Le Nécrophile, de l’inachevé Lisa et le pilote d’avion, de l’OVNIesque Indésirables et du Youtubé double La rupture? Philippe Barassat nous parle de ses amours cinéphiles, des images qui le hantent avec une passion si infectieuse qu’on pourrait l’écouter pendant des heures.

Comment avez-vous découvert le cinéma?
Philippe Barassat: Je crois que c’était en Algérie, avec Fantasia de Disney. Je crois me souvenir que j’étais subjugué par la magie. Je crois aussi que c’était lié à autre chose. A cette époque-là, Costa Gavras tournait Z à Alger, ou bien il venait de sortir, je ne sais plus. J’avais vu cette annonce, cette grande lettre mystérieuse et je voulais voir le film mais mes parents avaient dit que ce n’était pas pour moi, j’étais trop petit. Je voulais aller voir Z, la lettre mystérieuse et ils m’ont emmené voir Fantasia. Plus tard, bien plus tard, j’ai vu Z. Après Fantasia, je ne me souviens plus. Nous habitions vers mes 12 ans près d’un cinéma, Les orphelins d’Auteuil, et mes parents m’y mettaient souvent. Ils passaient et repassaient sans cesse la série des Gendarmes avec Louis De Funès, mais pas toujours, parfois d’autres films, qui ne m’intéressaient pas. J’ai dû voir vingt fois Le gendarme à Saint-Tropez, et toujours avec la même joie, le même émerveillement. Plus tard encore, j’ai vu vingt fois 2001, l’odyssée de l’espace. Je crois que c’était parce que je ne comprenais pas bien et que j’étais fasciné. Mais ma véritable rencontre avec le cinéma s’est faite au bord de mer, dans des vacances familiales où j’avais le droit de me coucher tard et donc de regarder le cinéma de minuit. J’ai découvert Pierrot le fou et ce film a été tout pour moi. Le ciel bleu s’est ancré dans mes yeux et ma mémoire, comme une chose toujours sue et toujours attendue. Ce bleu-là (et avec lui, ces personnages, cette histoire, cet amour) a cristallisé mon désir désespéré de faire des films. De faire quelque chose d’aussi beau que ce bleu (et avec lui ces personnages, cette histoire, cet amour). Après, nous avons vécu à Paris. Mon père m’amenait à la Cinémathèque et au théâtre du Ranelagh. J’y ai vu les Visconti. A la Cinémathèque, j’ai vu des films en noir et blanc, Les enfants du paradis, Le cuirassée Potemkine et surtout, un jour des courts métrages de dessin animé de Wolinski. C’était aussi beau que ses bandes dessinées. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. En fait, ma culture cinématographique, je l’ai très vite chopée à la télévision. Obligé de me coucher vers 21 heures, je me glissais dans le couloir afin de voir les films que mes parents regardaient par l’entrebâillement de leur porte. Dés qu’ils bougeaient, je courais me cacher dans ma chambre, puis je revenais lorsque le danger paraissait passé. J’ai ainsi réussi à voir des dizaines de Ciné Club et Cinémas de minuit.

Qu’avez-vous découvert à ce moment-là?
Philippe Barassat: J’étais particulièrement friand des films d’horreur: Frankenstein me bouleversait, j’adorais les films de vampire, en particulier La marque du vampire (Tod Browning, 1935). C’est pourquoi je ne suis pas arrivé vierge de références lorsque mes parents m’ont emmené voir le Frankenstein de Mel Brooks ou le Bal des vampires de Polanski où j’ai ri aux éclats, presqu’autant qu’aux Gendarmes. Ensuite, plus tard, j’économisais mon argent de poche et j’allais seul au cinéma. Je voyais tout, je crois, absolument tout: ce qui sortait, ce qui était classique, ce que l’on ressortait, tout, parfois deux à trois fois par jour et cela jusqu’à 25 ans environ. J’ai vécu comme une révolution Par-delà le Bien et le mal (Liliana Cavani, 1977). Je n’aimais ni Buster Keaton, ni les Marx Brothers, ni les courts de Chaplin, et je ne les aime toujours pas. Je suis passé à côté de plein de cinéastes parce que je n’étais pas prêt, trop jeune, pas assez mur. Truffaut m’emmerdait et il m’a fallu attendre un jour de voir La sirène du Mississippi pour entrer dans ses films, revoir Le dernier métro et l’aimer. Et puis Adéle H, bien sûr! Comme j’avais moins de 18 ans, j’avais négocié avec ma mère qu’à chaque 18/20 en maths, elle m’accompagnerait pour me faire passer au cinéma pour voir des films interdits aux mineurs. J’ai vu Salo de Pasolini, Sex o clock USA de Reichenbach et L’empire des sens d’Oshima. L’empire des sens a été une autre révélation, un éblouissement, presque comme Pierrot le Fou. J’ai l’impression d’entonner une litanie de titres, ce sont ceux-ci ce soir, mais demain ce serait Dumbo, La Clepsydre, Les dents de la mer, Y a-t-il un pilote dans l’avion, ce serait La boum, et tous les Guitry, ce serait plus que tout Cocteau et Les enfants terribles, Un homme et une femme ou Vivre pour vivre…. Chaque film était une aventure, un rêve et une vie parallèle. J’adorais le cinéma. Pierrot le fou, L’empire des sens, et plus tard Boy Meets Girl étaient à l’identique l’incarnation de ce cinéma que je voulais faire. Le temps passant, je me rends compte que je ne me souviens pas de mes rencontres avec ceux que je considère aujourd’hui, et me semble-t-il depuis toujours, comme les plus importants pour moi : Pasolini, Fellini, Chaplin, Visconti mais aussi Lelouch, Sautet, Cocteau. Ces vingt dernières années se sont ajoutés Fassbinder, Cronenberg, les dix premiers Almodovar, Joao Monteiro. Et surement tant d’autres comme autant de pays sur une carte sans fin. Et chaque pays a une âme, des paysages inoubliables, des cieux uniques. Comment oublier The Rocky Horror Picture Show vu aux États-Unis, avec la salle qui danse et lance du riz ? Comment ne pas dire L’incompris de Comencini, ou bien Cria Cuervos, dont la chanson me hante encore? Comment ne pas citer Lettres d’amour en Somalie? Et puis les visages, les corps, les voix, Magnani, Brando, Arletty, Bardot peut être et surtout. La voix de Depardieu, celle de Duras, celle de Guitry, de Mitterrand ou de Truffaut… Cela fait presque vingt ans que je ne vais plus au cinéma, cinq ans que je ne regarde plus la télévision. Souvent je me repasse des vieux films, et je m’aperçois que je ne savais rien que je ne connaissais rien, que tout est à découvrir et à redécouvrir.

Quels sont les séquences, les images, les acteurs ayant marqué votre parcours de cinéphile et vous ayant donné envie de faire des films?
Philippe Barassat: Le travelling qui nous fait découvrir la ville après la mort du Cheyenne, dans ce plus beau film du monde qu’est Il était une fois dans l’ouest. La course de Denis Lavant et son saut en parachute dans Mauvais Sang. Le visage d’Elisabeth Taylor dans les bras de Montgomery Clift lorsqu’elle nous regarde et s’exclame «on nous regarde» dans Une place au soleil, et ses cheveux comme ceux de Sophie Marceau dans Police qui semble dépasser l’écran et nous effleurer le visage. L’ouverture du Mépris, le générique d’Orange Mécanique, le paysage noir et blanc de neige vu à travers la vitre d’un train coloré dans La Clepsydre. Un travelling circulaire d’une trentaine de minutes autour de deux statues enlacées parfaitement immobiles qui s’avèrent être des êtres vivants et qui dans cet enlacement immobiles se mettent à bander très lentement puis sans que l’on perçoive le mouvement ou le déplacement à se pénétrer et jouir dans un film porno japonais. Un autre plan-séquence de plus d’une heure en fait une série, aussi porno, où le cameraman aborde une inconnue et par sa tchatche l’entraine chez lui et lui fait l’amour. Les zooms de Visconti. Tous les plans de Chaplin, toutes ses séquences. Presque pareil pour Pasolini et Fellini et Visconti. Et Zurlini! Tous les plans où il y a Bardot dans un film. Les décors, les cadres les lumières de Douglas Sirk ou de Wong Kar-Wai…

Quand et comment avez-vous découvert le cinéma de Pasolini?
Philippe Barassat: Je ne me souviens pas avoir rencontré Pasolini avant Théoréme. Je m’étais mis dans la tête que c’était un cinéaste intello-chiant. Un jour par hasard dans un petit cinéma de Bastille, lors d’une après-midi pluvieuse et désœuvrée, je suis entré voir Théorème que je n’ai jamais pu oublier. La marche de la petite bonne avec sa valise, ses stations de sainte, l’humour et la poésie de Pasolini, les visages, les situations. L’humanité comme un soleil en pleine face. Après ou avant, Salo, un jour, Mama Roma, le plus beau film du monde. Si tout le monde sait que Sitcom de François Ozon est le remake de Théoréme, qui a vu que Mommy de Xavier Dolan était celui de Mama Roma? Et puis la trilogie, Les mille et une nuits… Pasolini, c’était ces visages si beaux, c’était ces innocences si dangereuses, c’était ces paysages si bruts et comme mal cadrés, saisis sur le vif, c’était l’enfance évidente et l’interrogation politique, sociale, philosophique à chaque instant. C’était un regard sur le monde, sans doute le plus beau, le plus âpre, le plus aimant, et le plus tragique. Fellini, c’était le plus tendre. Pasolini m’a appris la volonté de filmer, de ne pas chiader les plans, de me foutre de l’esthétisme, que la vie et la beauté sont parfois simplement dans un regard saisi, dans le corps ou l’expression d’un homme qui n’est pas un acteur mais un homme simple qu’il savait aimer ou regarder. Ensuite, j’ai filmé des visages qui me touchaient, me semblaient beaux, je savais que je pouvais les montrer, on ne s’ennuierait pas, ces visages parfois sont plus importants que tout le film. D’ailleurs, je crois, faire un film, ce n’est peut être rien d’autre que cela, c’est filmer un visage. Bergman chez Rossellini, Anna Karina chez Godard, Gena Rowlands chez Cassavetes. Est ce qu’il y a quelque chose de plus beau? J’ai toujours pensé que les décors, les musiques, mais aussi les situations, les personnages ne sont que des accessoires pour mettre en valeur ce visage. La Jeanne d’arc de Dreyer, le Curé de Bresson.

Quels artistes vous inspirent?
Philippe Barassat: Comme il y a eu une révolution avec Pierrot le fou, il y a eu aussi en musique l’équivalent, La Solitude de Leo ferré, un album de Billie Holiday, le dernier concert de Piaf, l’album prix de l’académie Charles Cros de Barbara. En littérature, Proust, Le petit Prince, Les évangiles, Sagan, Colette, Duras. Plus récemment l’abasourdissement en relisant tout Zola, plus fort je crois que Balzac. Quand j’aime un auteur, je lis tous ces romans. Je n’ai jamais réussi à finir un Stendhal ou un Flaubert, mais j’ai lu et relu Mishima, Genet, Hugo, le plus grand sans doute, ou encore Wolinski, Bukowski, Platon. Ma dernière découverte renversante, c’est Tony Duvert. En musique, c’est Elisa Point et Stromae. En peinture, je n’y connais rien, j’ai besoin de posséder une œuvre pour l’adorer. Mais Velasquez est sans doute pour moi l’équivalent d’une révolution. Je l’ai découvert à Madrid grâce à Catherine Breillat qui était avec moi pour mener une discussion sur la censure et qui m’a dit : « Tu détestes les musées mais tu ne peux pas ne pas aller au Prado, tu verras les Goya« . Moi j’ai vu les Velasquez et j’ai eu l’impression que le vertige me prenait comme lorsqu’on est sur une grande roue et qu’elle devient folle. Aujourd’hui encore, je ne m’en suis pas remis. Ce fut ma plus belle fête foraine. Et voilà qu’insidieusement et comme à mon insu, l’ennuyeuse litanie a repris, comme des mémoires d’anciens combattants égrenant leurs défaites et leurs morts, pire, comme ces soirées entre amis où chacun renchérit en citant tel ou tel artiste qui ravive d’un coup la mémoire d’un autre, en fait surgir un troisième, comme si c’était une compétition de savoir et d’amour. Non, je les aime tous, tellement qu’il serait plus simple de dire ceux que je n’aime pas, les voix des chanteuses à voix, le rap à l’exception du WuTang ou de JoeyStarr, les chansons françaises et le cinéma français d’aujourd’hui qui s’escrime à vouloir faire et refaire plus belle la vie, mais en plus esthétique, en plus cher, en plus artistique, comme si un jour ce mensonge éhonté pouvait être une forme d’art… La pente est dangereuse, ils sont si nombreux qu’à leur tour on pourrait égrainer leurs noms. Et puis à quoi bon? Non il vaut mieux dire ceux que l’on aime, et si on lit avec attention ces mots alors peut être y a-t-il une douceur, lorsque surgissent ces noms, à l’écoute de ce qu’ils évoquent : Yves Montand, Les feuilles mortes, Sautet, Gavras ou Dalida Chahine. Je crois que pour moi la musique a toujours été plus importante que le cinéma, la littérature ou tout le reste. Je sais que, dans les pires moments de désespoir, il me suffit d’entendre la voix de Billie Holiday, celle de Piaf, de Dalida, de Barbara pour me dire que non, tout n’est pas perdu, puisqu’il y a cette voix, c’est que la vie, la vie a du sens et que la vie est belle et qu’il la faut vivre puisqu’elle a permis la création de ces voix, de ces chansons, de ces interprètes…

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