À l’occasion de la sortie de Kraken, nouvelle tentative de film d’horreur français, il est, comme toujours, intéressant de regarder en arrière. Car si le cinéma français n’a jamais été particulièrement prolifique en matière d’horreur pure (euphémisme), il a quand même régulièrement produit des films qui refusent les cases et les conventions : horreur gothique, cauchemar fantastique, thriller macabre, cinéma de genre underground ou encore body horror. Exemples parmi d’autres, à (re)découvrir.

Les Yeux sans visage (Georges Franju, 1960)
Histoire : Le professeur Génessier, chirurgien réputé, refuse d’accepter que sa fille Christiane soit défigurée après un accident. Avec l’aide de son assistante Louise, il enlève de jeunes femmes afin de prélever leur peau et de tenter de rendre un visage à Christiane.
Pourquoi l’horreur est bonne : Franju réalise un film à la fois d’une beauté glaciale et profondément macabre. Le masque blanc d’Édith Scob, les décors dépouillés et le noir et blanc donnent au film l’apparence d’un conte funèbre. Certaines scènes chirurgicales restent étonnamment crues pour l’époque comme pour aujourd’hui, mais derrière le fantastique se dessinent une réflexion sur l’identité, la beauté, le corps et un amour paternel devenu monstrueux.

Le Boucher (Claude Chabrol, 1970)
Histoire : Dans un village tranquille du Périgord, Hélène, institutrice, se rapproche de Popaul, le boucher du village, un ancien militaire marqué par les guerres qu’il a vécues. Leur relation paraît innocente jusqu’à ce qu’une jeune fille soit retrouvée assassinée.
Pourquoi l’horreur est bonne : Chabrol transforme progressivement un drame provincial en film de tueur en série, sans jamais adopter les codes spectaculaires du genre. Jean Yanne compose un Popaul particulièrement troublant, non pas présenté comme un monstre, mais comme un homme ordinaire, solitaire, profondément abîmé. Toute la force du film vient du contraste entre la douceur du village, les conventions sociales et la violence qui s’y dissimule.

La Traque (Serge Leroy, 1975)
Histoire : Dans la campagne normande, un groupe de chasseurs appartenant à la bonne société locale s’en prend à une jeune femme après une agression. Lorsqu’elle parvient à s’échapper, les hommes décident de la retrouver afin d’éviter que leur crime ne soit révélé.
Pourquoi l’horreur est bonne : La Traque est un survival rural extrêmement noir, qui transforme une partie de chasse en véritable chasse à l’homme. Sa force vient du fait que les poursuivants ne sont pas des monstres fantastiques mais des hommes parfaitement intégrés à leur milieu social, capables de compter sur la solidarité du groupe pour protéger leurs intérêts. Avec Jean-Pierre Marielle, Michael Lonsdale, Philippe Léotard et Michel Constantin, Leroy compose un film brutal, poisseux et sans échappatoire. L’horreur est humaine, oui.

Litan (Jean-Pierre Mocky, 1982)
Histoire : À Litan, une petite ville plongée dans le brouillard, Nora se réveille après un cauchemar étrange. Avec son compagnon Jack, elle découvre bientôt que quelque chose ne tourne pas rond : habitants inquiétants, disparitions, expériences mystérieuses et phénomènes surnaturels transforment la ville en véritable labyrinthe.
Pourquoi l’horreur est bonne : Avec Litan, l’inclassable Mocky abandonne largement la satire coutumière pour réaliser un cauchemar fantastique presque expressionniste. La logique narrative importe finalement moins que l’atmosphère : brume, rues désertes, bâtiments étranges et musique de Nino Ferrer donnent au film une identité très particulière. Le scénario peut sembler volontairement nébuleux et les effets ont parfois vieilli, mais cette étrangeté fait partie de son charme. Une anomalie fascinante du cinéma fantastique horrifique français des années 80.

Adrénaline / Parano (Alain Robak, Yann Piquer, Anita Assal, Jean-Marie Maddeddu, Barthélémy Bompard, Philippe Dorison, 1990 / Yann Piquer, Alain Robak, Manuel Flèche, Anita Assal, John Hudson, 1994)
Histoire : Deux anthologies, qui appartiennent à la même veine underground du cinéma de genre français. Adrénaline rassemble treize courts métrages horrifiques réalisés notamment par Alain Robak, Yann Piquer et Anita Assal. Parano, quelques années plus tard, reprend cette logique de sketches en mélangeant horreur, humour noir, sexe, violence et absurdité, avec notamment Jacques Villeret, Jean-François Stévenin, Patrick Bouchitey et Alain Chabat.
Pourquoi l’horreur est bonne : Dans Adrénaline, objet assez unique dans le cinéma horrifique français de la fin des années 80, plusieurs sketchs : un métro accélère sans jamais s’arrêter dans Métrovision, une femme dont l’appartement se referme progressivement sur elle dans Rêvestriction, un couple est confronté à un corridor rempli de pièges dans Corridor, un boxeur dont le visage se transforme sous les coups dans Sculpture physique. Dans Parano, un homme rencontre une femme après avoir répondu à une petite annonce et, pour la séduire, accepte d’écouter les histoires de plus en plus inquiétantes qu’elle lui raconte. On passe ainsi d’une vengeance autour d’un pompiste dans Nuit d’essence à un étrange récit radiophonique dans Panic FM, d’un cauchemar répétitif dans Déroute à une rencontre sexuelle qui tourne au jeu de pouvoir dans Sado et Maso vont en bateau, jusqu’au macabre Joyeux anniversaire. Jacques Villeret, Jean-François Stévenin, Patrick Bouchitey, Smaïn, Alain Chabat ou encore Jean-François Gallotte au casting.

Trouble Every Day (Claire Denis, 2001)
Histoire : Shane et June arrivent à Paris pour leur voyage de noces. Mais Shane cache une pulsion inquiétante et cherche Léo, un médecin qu’il a connu en Guyane. Léo vit lui-même avec Coré, sa femme, dont les pulsions sexuelles sont indissociables d’une violence cannibale.
Pourquoi l’horreur est bonne : Claire Denis détourne complètement le film de cannibales pour en faire une œuvre sensorielle sur le désir et la chair. Le sang, la peau, les respirations et les corps deviennent plus importants que l’intrigue elle-même. Les scènes violentes sont filmées avec une distance presque hypnotique, tandis que la musique des Tindersticks et la photographie d’Agnès Godard donnent au film une texture si particulière.

Haute Tension (Alexandre Aja, 2003)
Histoire : Marie et Alex partent étudier dans la maison isolée des parents d’Alex. La nuit venue, un tueur s’introduit dans la propriété et massacre la famille. Marie parvient à se cacher avant de partir à la recherche de son amie, enlevée par le meurtrier.
Pourquoi l’horreur est bonne : Aja assume pleinement les codes du slasher, mais leur donne une violence physique, un montage nerveux, des poursuites et une atmosphère particulièrement oppressante. Le film est devenu l’un des emblèmes du renouveau de l’horreur française au début des années 2000. Son retournement final reste certes très discuté, mais Haute Tension conserve une efficacité et une radicalité remarquables, accompagné qu’il est par la musique de Muse et par son tueur en série (Philippe Nahon, le boucher de Gaspar Noé).


