[LES SECRETS DE LA CHAMBRE CLAIRE / WHITE ROOM] Patricia Rozema, 1990

Très remarquée dans les années 1980 à Cannes avec son mignon I’ve Heard the Mermaids Singing (1987), Patricia Rozema changea de braquet, troquant la fable douce-amère contre un thriller pervers, un peu bizarre — bizarre, vous avez dit bizarre ? Le tirage de gueule s’est fait sentir, et il faudra son retour, bien plus tard, vers la romance lesbienne convenable (When Night Is Falling, 1995), pour à nouveau attirer l’attention. Mais pas de problème, son White Room est bel et bien pour nous.

Pour mieux l’appréhender, il faut s’imaginer une longue mastication des grands classiques du voyeurisme post-Hitchcock : une moulinette où passent Fenêtre sur cour (Alfred Hitchcock, 1954), Blow Out (Brian De Palma, 1981), Body Double (1984), et même Blue Velvet (David Lynch, 1986). Oui, oui, tout ça. Les premiers instants, racontés comme une fable, ont justement cette fausse naïveté à la Lynch : enfant de chœur sans âge, bien sage, bien raie sur le côté, Norm est travaillé par la « chose ». Alors, il cavale dans les rues à la nuit tombée pour évacuer sa frustration, regarde à travers les baies vitrées et les stores entrebâillés. Mate toutes ces vies qui ne sont pas la sienne. En traversant une clôture, il découvre une mystérieuse villa de verre où répète inlassablement une chanteuse, une certaine Madeleine X (un peu tendance Tori Amos/Suzanne Vega sur les bords). Un soir, elle se fait tuer par un psychopathe. Norm voit tout. Mauvais moment, mauvais endroit. Mauvais garçon.

De Lynch, on passe à un Vertigo (Alfred Hitchcock, 1958) d’un autre genre : notre témoin, bouleversé, quitte le foyer familial, s’engage dans un boulot minable. Et recroise une dame en noir qu’il avait aperçue à l’enterrement de la diva assassinée : elle ne lui ressemble pourtant pas, mais l’attraction est immense, immédiate. En la suivant, il découvre une autre bâtisse coupée du monde, rongée par une nature morte. Il use alors de stratagèmes pour se glisser dans la vie de la grande dame solitaire. La suite, on le devine, finira par lier les deux récits a priori sans aucun rapport… Ce qui casse le plaisir de la citation cinéphilo-fétichiste — qu’il s’agisse de De Palma ou d’Hitchcock —, c’est sans aucun doute le regard même de Rozema : il y a bien deux femmes objets de désir, mais une distance s’opère (la première, incarnée par Margot Kidder, n’est visible que sur des bandes vidéo craquantes), et c’est le corps glabre du héros qui est pris sur le vif. Jusqu’à une scène de sexe troublante où se cristallisent toutes les questions et les réponses du récit, où tout explose dans une jouissance à la fois détestée et attendue.

Une scène qui rachète les errances du récit, qui n’a pas la force de ses aînés, traîne un peu la patte, fait de la musique un élément central tout en loupant sa B.O., et hésite parfois à retrouver le côté déluré de I’ve Heard the Mermaids Singing par le biais d’inserts clippesques ou d’une antagoniste fofolle un brin caricaturale (excellente, mais crispante Sheila McCarthy). Du voyeurisme, le film s’envole pour interroger la naïveté face à la cruauté, la célébrité et la reconnaissance, le pouvoir souterrain de la création. Œuvre faussement labyrinthique où les oiseaux se cachent pour mourir, à la fois claudicante, mais vraiment fascinante. Ce que confirme un plan saisissant, digne d’un tableau de Magritte, où le monde des morts et des vivants semble soudainement s’unir dans un souffle. La chambre claire… cette tombe pour le dernier des romantiques.

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