À chaque article de ce site, allons contre cette idée, hâtive et si répandue, que Jean-Pierre Mocky n’était qu’un gueulard. En d’autres termes, qu’on connait plus ses coups de gueule que ses films. Un juste regard sur sa filmographie dira l’inverse et la manière dont aujourd’hui certains de ses films sont désormais unanimement salués (la récente ressortie de La cité de l’indicible peur, réalisé en 1964) le confirme. D’autres mériteraient le même sort, ou du moins une réévaluation. Sans être aussi indiscutable que le film sus-mentionné, Le témoin, tourné en 1978, rappelait à quel point Mocky était un grand cinéaste chaos. De son vivant, cet inclassable brûlot n’a jamais masqué sa fascination pour les comédies italiennes et les monstres humains. Du coup, lorsqu’il entreprend de transposer tout ça dans un contexte franco-français, on assiste sans surprise à l’un de ses films les plus corrosifs, pas forcément le plus connu, mais l’un des plus sombres, assurément.
C’est d’autant plus inattendu que ça commence de façon presque comique avec cette description acide d’une petite bourgeoisie de province riche en rombières et en dévergondages tous azimuts. On y découvre le brave Antonio, ravi de la crèche attachant de manière instantanée, joué par l’immense star du cinéma transalpin d’alors, Alberto Sordi, dans un rôle initialement prévu pour Jean Gabin – le t’as de beaux yeux, tu sais avait accepté le rôle, mais est décédé peu avant le tournage. Notre homme est italien et peintre. Il débarque à Reims parce qu’il a été mandaté par son ami homme d’affaires Robert Maurisson (Philippe Noiret, toujours aussi délectable dans ce genre de rôles, ici un notable provincial super louche gavé de gros billets, mais consumé par l’ennui existentiel). Ce dernier, puissant industriel et banquier, veut qu’il restaure les tableaux de la cathédrale de la ville. Et puis, c’est l’effroi: une jeune fille est retrouvée morte, étranglée. Très vite, les soupçons se portent sur Antonio, qui avait employé l’enfant comme modèle pour ses peintures. Seulement, Antonio est innocent, il n’a pas les mots ni la capacité de se défendre, pris dans l’engrenage d’une erreur judiciaire, victime de sa bonté pour la plus grande quiétude des notables vicelards de la ville.
On perçoit dans cette adaptation du roman d’Harrisson Jude, dont la coproduction est italienne pour des raisons financières (d’où Sordi, par ailleurs vénéré par Mocky), les prémisses de ce qui sera chez le cinéaste son grand film choral des années 80: Y a-t-il un Français dans la salle?, succès qui lance une seconde période faste dans sa filmographie, ou encore de Agent Trouble, la drôle d’enquête mi-moqueuse mi-inquiétante menée par une Deneuve en perruque qui se termine de façon insolite. Des films dans lesquels les innocents payent pour les salauds, où il n’existe pas de pureté dans ce monde à jeter et où, malgré tout, une forme de romantisme désespéré affleure. Mocky met en scène une affaire à la Chabrol (la grande bourgeoisie de province dans une histoire criminelle), mais à sa sauce (cinéma à bride abattue, humour au vitriol, rapidité presque pathologique des situations enquillées à fond de train, défilé de trognes incroyables dans les seconds rôles, toujours très soignés), dénonçant avec gourmandise toutes les hypocrisies de ce vaste cirque, de cette bourgeoisie pourrissante, engloutie dans le marécage d’une farce macabre.
C’est du cinéma français qui fait du bien dans le paysage. Comprendre qu’il fait (très) mal, et que son inconfort va croissant, jusqu’à sa chute, d’une noirceur abyssale. Reste que, cerise sur la déroute, comme il s’agit d’une coproduction avec l’Italie, gare à l’image d’Alberto Sordi, superstar en Italie, que les spectateurs transalpins n’auraient pas supporté à la guillotine! L’effet eut été trop marquant, d’autant que chez eux, plus de peine de mort depuis 1946. Alors, il existe, du coup, deux fins à ce Témoin. Celle, sèche, brutale et choquante, que l’on connait en France; et puis, celle du montage italien, plutôt surréaliste, par la grâce d’un trucage réalisé à Rome: le personnage de Sordi y est bien exécuté, mais se relève sans sa tête et rejoint sa voiture avant d’ajuster son chapeau sur son cou tranché et de partir… RLV
20 septembre 1978 en salle / 1h 30min / PolicierDe Jean-Pierre Mocky Par Rodolfo Sonego, Augusto Caminito Avec Philippe Noiret, Alberto Sordi, Gisele Preville |
20 septembre 1978 en salle / 1h 30min / Policier


![[LE ROCHER D’ACAPULCO] Laurent Tuel, 1995](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2023/09/rocher-1.jpg)