En 1943, dans un petit village de la France profonde, une adolescente découvre un aviateur anglais, légèrement blessé. Elle le cache dans la ferme de ses parents pétainistes. La suite déjoue toutes les attentes. Le sauveur (Michel Mardore, 1971) fait partie des merveilles chaos à exhumer.
Forcément, quand on voit ses collègues investir avec autant d’aplomb le cinéma français (génération Truffaut et consorts), on a très envie de passer de la théorie à la pratique: c’est ce qui arriva, comme tant d’autres, à Michel Mardore, qui fut journaliste pour Positif et Les Cahiers, qui gratta quelques romans scandaleux et qui tenta également un passage dans le septième art avec deux films: Le mariage à la mode, adaptation d’un récit autobiographique et Le sauveur, diamant noir rangé six pieds sous terre… De quoi titiller les plus curieux avides de déterrer des merveilles poisseuses du passé. Pour situer la teneur du projet, disons que la présence de Pierre Jansen, compositeur fétiche de Chabrol, n’a pas l’air d’être lié au hasard. On retrouve justement chez Mardore la sécheresse et le piquant du réalisateur du Boucher. Mais on n’est pas là pour cavaler sur le dos de la bourgeoisie: on y fouette d’autres chats, sans doute plus féroces encore…
Remplaçant au pied levé une Isabelle Adjani qui refusa les nombreuses scènes de nudités, Muriel Catala, qu’on verra ensuite dans le charmant et vieillot Faustine ou le bel été (Nina Companeez, 1972), glisse et re-glisse dans la robe de la nymphette des champs, vraie baby-doll de ferme et marie-poupée frôlant dangereusement le fantasme pédo. Nous sommes en pleine Seconde Guerre mondiale et la brave Nanette tombe nez à nez avec un aviateur anglais blessé, alangui près de l’eau fraîche d’un ruisseau. Il lui faudra peu de temps pour se décider à le cacher dans le grenier familial, histoire qu’il ne se fasse pas choper par les SS du coin. Un vaste programme puisque la maison n’abrite que des pétainistes! Mais Nanette s’en fiche, n’écoutant que très brièvement ce qu’on lui répète à longueur de journées et chantant sans conviction «Maréchal, nous voilà» comme tous ses camarades. Le résistant se lance alors dans un programme de déconstruction pour mieux rallier la jeune fille à sa cause. Ce qui va très bien à l’adolescente, bien évidemment amoureuse du beau british tombé du ciel. Le garçon, si gentleman, semble même repousser hyper gentiment les avances de la coquine qui, contrairement aux apparences, semble bien consciente de ses charmes. Quelle idée pourtant de placer sa vie entre les mains d’une jeune enfant amoureuse…
Il serait criminel de révéler la suite des événements, le film ne cessant de détourner les attentes, la première étant le schéma trompeur façon «teenploistation» (l’adulte initiant l’adolescence fleurie) qui tombe très vite à l’eau malgré un hédonisme de surface: l’histoire d’un désir devient histoire de mort. Et alors que planent des ombres plus décharnées que n’importe quel virus, la dernière partie glaciale, redoutable et un brin perverse, fait trembler. Et en particulier ces quelques mots prononcés par un haut gradé nazi face à Nanette: «Dans 20 ans, dans 50 ans, nous serons presque partout les maîtres… tu verras des gouvernements accomplir des actes bizarres, nos propres actes, comme s’ils exécutaient des ordres. Et tu comprendras que notre défaite n’était qu’une illusion». À l’orée d’une décennie de liberté, Mardore susurrait déjà que la sale histoire allait recommencer, tôt ou tard. Et à regarder dans le rétro, on frémit. J.M.
Titre original: Le SauveurRéalisation: Michel Mardore Scénario: Michel Mardore adapté de son roman éponyme (Nadja Films Éditions, distribution Denoël) Acteurs principaux: Horst Buchholz, Muriel Catala, Hélène Vallier, Roger Lumont Sociétés de production: Nadja Films Genre: Drame Durée: 93 min Sortie: 1971 |
Titre original: Le Sauveur