[LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR] Francesco Barilli, 1974

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Scénariste de Qui l’a vue mourir?, le thriller vénitien d’Aldo Lado, Francesco Barilli, alors réalisateur débutant, signe un giallo sophistiqué parcouru par une inquiétante étrangeté et soutenu haut et fort depuis des années par des cinéastes comme Christophe Gans et Pascal Laugier.

Avec seulement un diptyque des plus singulier, Francisco Barilli ne risquait pas à l’époque de faire de l’ombre à Dario Argento ou Sergio Martino. Mais le voulait-il vraiment au fond? Ses deux gialli, Le parfum de la dame en noir et Pensione Paura, forment deux entités distinctes, dérivant totalement hors des codes du genre (point de jolis demoiselles félines, de gants noirs ou de rasoirs effilés) et infiltrant la psyché féminine à sa manière. Pensione Paura filtre avec le drame historique poisseux, tendance Mario Bolognini, transformant la solitude d’une jeune fille dans une pension en cauchemar schizophrène qui ne semble s’attacher à aucun genre. Plus intéressant et plus giallesque, car davantage en adéquation avec les codes esthétiques du genre, Le parfum de la dame en noir est un trésor œuvrant ouvertement dans le bizarre flamboyant comme on l’aime.

En haut de l’affiche, une Mimsy Farmer qui n’a pas connu les rôles les plus faciles de l’âge d’or du giallo: on la voyait sexuellement agitée chez Argento dans Quatre mouche de velours gris, ou frigide hantée de visions nécrophiles dans Frissons d’horreur. Chez Barilli, elle y incarne Sylvia, jeune femme manifestement épanouie à la tête d’un labo de parfum, mais dont l’équilibre mental semble vaciller du jour au lendemain. Il faut dire que le comportement parfois inquiétant de son entourage n’aide pas: un petit ami aussi séduisant que culpabilisant, un gentil voisin parfois un poil trop envahissant, intervention d’un medium malvoyante… le passé, en l’occurrence sa propre mère morte tragiquement et son enfance troublée, ressurgissent par le biais de vision faisant de plus en plus basculer sa santé mentale. Bien évidemment impossible de ne pas penser à Rosemary’s Baby, sans le motif de l’enfantement tout du moins, mais aussi et surtout, au Locataire du même Polanski auquel il est antérieur, partageant avec lui certains moments clefs ou idées fortes (Sylvia s’identifiant à sa mère comme Tchekovski à Simone Choule). Des coïncidences troublantes…

Mais au réalisateur polonais et à sa vision putride et grotesque de la folie, Le parfum de la dame en noir lui préfère un sens de la poésie proche du merveilleux, avec ses arrières plans pop et fleuris, ses espaces trop grands, ses fontaines opulentes ou ses ruines du souvenir. Du Lewis Caroll souillé et sanguinolent, peinturluré de bleu, non pas dans ses éclairages comme chez Bava ou Argento, mais dans la moindre parcelle de décors, dans le plus infime des bibelots, donnant une texture nébuleuse pour mieux habiter un rêve éveillé où l’on ne sait plus ce que l’on doit croire ou pas. La b.o grandiose de Nicola Piovani (peut-être sa meilleure) alterne éclair de terreur et évasion mélancolique, comme un personnage à part de cette déambulation traumatique. Dans un dernier jaillissement, tout se terminera dans un sursaut innommable, à l’ombre du monde, dans une horreur caverneuse nous laissant là, hébétés.

LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR VU PAR PASCAL LAUGIER
«Le giallo s’est souvent acoquiné aux théories psychanalytiques alors en vogue dans une Italie qui cherchait à se sortir des dogmes oppressants du Vatican. Cet incroyable film de Fransesco Barilli n’échappe pas à cette tendance, qui voit son héroïne, l’immense Mimsy Farmer, revivre peu à peu des souvenirs traumatisants et chercher la clef de son énigme intérieure. L’intrigue, se coltinant quelques clichés savoureux à base de magie africaine et de société secrète, prend néanmoins le temps de construire un personnage inoubliable. Mimsy rejoint le cohorte sublime des héroïnes du genre italien. Et le cinéaste, visiblement fasciné par son visage, la sert de toute sa fougue méditerranéenne. Car au-delà du suspens et du mystère, Le Parfum de la Dame en Noir est un furieux déchaînement de style qui fait virer le film vers un projet aussi arty qu’abstrait. On ne dira jamais assez à quel point le cinéma de genre, par les obligations mêmes que ses archétypes imposaient, ce qu’on a appelé les «scènes à faire», permit à bon nombre de cinéaste de trouver leur liberté. Barilli, a priori modeste artisan œuvrant principalement à la télévision, sut voir en cette histoire à la mode une opportunité pour tenter des expériences. Pour faire du cinéma. Et du cinéma, son film ne contient que ça. Soutenu par l’un des plus beaux scores composés par Nicola Piovani, servi par la photographie dantesque de Mario Masini (Faccia di Spia, Padre Padrone…), il faut le voir soigner son cadre et son découpage, il faut l’imaginer déstructurer son récit, couper, surprendre, à des fins de transcender son sujet, il faut l’imaginer se battre pour faire de ce film de commande une œuvre éminemment personnelle, un film immense de plus au panthéon de ce que le cinéma italien, un jour, a été. Imaginer que ce film fulgurant reste inédit en France, se dire qu’il ne reste plus rien de ce cinéma aujourd’hui, que les italiens, non contents d’en avoir perdu la recette, ont même oublié qu’il ait jamais existé, c’est un peu raconter ce que nous avons collectivement perdu. Giallo ou pas, cinéma populaire ou pas, les extraordinaires années 70 ont poussé le genre jusqu’à un point de liberté, de subjectivité et d’expérimentation tel qu’elles constitueront pour longtemps encore un territoire d’une incommensurable richesse. Vu un samedi après-midi chez mon ami Gans via une vieille VHS grecque de quatrième génération. Si vous n’avez pas envie de voir ce film, c’est que vous êtes déjà mortP.L.

1h 43min / Thriller, Epouvante-horreur
De Francesco Barilli
scn Francesco Barilli, Massimo D’Avak
Avec Mimsy Farmer, Maurizio Bonuglia, Mario Scaccia
Titre original Il Profumo della signora in nero

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