Avec Le Masseur (Masahista, 2005), Brillante Mendoza fait bien plus qu’observer la prostitution masculine à Manille : il plonge dans une apnée sensorielle où le contact physique n’est qu’un geste vide, un échange monnayé dépourvu d’âme. Le film, traversé par un sentiment de flottement, ne cherche ni à expliquer ni à juger. Il capte un état, un vertige : celui d’un jeune homme coincé entre le commerce des corps et la mort imminente d’un père. Dès la première séquence, Mendoza installe son dispositif : une caméra portée, collée aux peaux moites, scrutant le va-et-vient des masseurs dans un salon clandestin où le contact avec les clients ne se limite pas à un simple pétrissage musculaire. Iliac, vingt ans, chemise trop large et regard déjà absent, évolue dans cet espace faussement feutré où l’intimité n’existe pas. Son corps est un outil, ses gestes précis, mais dénués de toute intention autre que celle de satisfaire sans y être impliqué. En parallèle, la mort rôde. Son père agonise dans une chambre sombre, loin du salon où la respiration des clients trahit un plaisir artificiel. Lorsqu’il ne masse pas, Iliac veille, immobile, devant ce corps épuisé qui n’a plus rien à vendre, plus rien à attendre. Mendoza filme ces moments avec la même neutralité clinique, refusant toute montée dramatique. L’horizontalité du père mourant répond à celle des clients allongés, tandis que le rituel du massage se fond dans celui des funérailles.
La mise en scène de Mendoza est d’une frontalité troublante. Il ne détourne jamais la caméra lorsque les mains d’Iliac glissent sur le dos d’un client, lorsqu’un homme plus âgé lui demande, d’un ton presque paternel, d’aller plus loin. Pas d’effet racoleur, pas de stylisation excessive, juste un enchaînement mécanique de gestes. Mais c’est dans une scène centrale que le film bascule dans un trouble plus profond. Iliac est allongé sur un lit, son propre corps scruté par un client. Il se laisse faire, impassible, regard braqué sur le plafond, comme s’il n’habitait plus sa propre chair. Le spectateur est piégé avec lui dans ce moment suspendu, où le toucher devient une forme de dépossession. Mendoza ne tranche pas : Iliac subit-il ou accepte-t-il ce rôle d’objet ?
Le Masseur n’est pas un film sur la prostitution, mais sur une forme d’absence. Mendoza travaille l’éclatement du temps, alternant scènes de massage et séquences de deuil sans logique apparente, comme si Iliac flottait d’un espace à l’autre sans vraiment en habiter aucun. Le spectateur n’a aucun point d’ancrage, il est, lui aussi, perdu dans cette oscillation entre le salon et les veillées funèbres. Le silence domine, les dialogues sont rares, réduits à l’essentiel. Le langage du film est avant tout physique, mais paradoxalement, il ne fait jamais naître de sensualité. Chaque contact est dissocié du désir, chaque mouvement est automatisé. Mendoza filme les corps comme des surfaces à manipuler, des carcasses plus que des êtres vivants.
Le Masseur laisse une impression diffuse d’inconfort : pas de dénonciation explicite, pas de drame souligné, juste la sensation glaçante d’avoir touché du doigt quelque chose d’indicible. Un film qui, sous son apparente sobriété, hante longtemps après son dernier plan. Hélas, difficile aujourd’hui de revoir Le Masseur avec les mêmes yeux, en sachant que Mendoza est depuis devenu un fervent soutien de Rodrigo Duterte, le président philippin dont la guerre contre la drogue s’est transformée en une entreprise d’exécutions extrajudiciaires. Un virage idéologique qui contredit tout ce que son cinéma semblait capturer à ses débuts…
1h 20min | DrameDe Brillante Mendoza | Par Boots Agbayani Pastor, Brillante Mendoza Avec Coco Martin, Jacklyn Jose, Allan Paule |
1h 20min | Drame


