[LE DÉMON DANS LA CHAIR] Brunello Rondi, 1963

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Brunello Rondi a beau avoir collaboré avec Federico Fellini (8 1/2 et Juliette des esprits écrits de sa plume), Roberto Rosselini ou Pier Paolo Pasolini (adaptation de son livre Une vie violente), il n’a jamais connu le même prestige que ses petits camarades. On voit bien deux raisons expliquant l’opprobre: son accointance avec les sujets sulfureux et son copinage avec le cinéma d’exploitation, dans lequel il a fini sa carrière (le faux Black Emanuelle, à savoir Pénitencier de femmes perverses). Il Demonio (aka Le démon dans la chair chez nous) est un autre exemple de son anti-conformité aux normes de l’époque, ni franchement néo-réaliste, ni vraiment gothique (comme il était de bon ton à l’époque). Sur ce fil tenu, il a composé une des vraies premières histoires de possession démoniaque de l’histoire du cinéma, quelques années avant ce satané L’exorciste de William Friedkin. Quand on sait que l’Italie aura tout fait pour pomper à tort et à travers le film de Friedkin (Le démon aux tripes, Émilie l’enfant des ténèbres, L’antéchrist, Bacchanales Infernales, La possédée… oui, ça carburait au Vatican), l’ironie veut qu’il s’agit bel et bien du pays à avoir posé la première pierre. Avec ce film, donc.

Exactement la même année où elle subissait des flagellations délicieuses venues d’outre-tombe dans Le corps et le fouet de Mario Bava, l’actrice Daliah Lavi avait alors choisi une fois de plus la facilité zéro en incarnant une paysanne folle d’amour pour un homme marié, qui la repousse en raison de sa réputation houleuse. Quand sa famille se trouve encore assoupie, la jeune femme concocte minutieusement un philtre d’amour, qui ne fera qu’accroître la méfiance et la colère du garçon inaccessible. La douleur, si grande, si impossible à chasser, la pousse à gâcher la cérémonie ou à tourmenter à la nuit tombée le couple fraîchement installé. Bientôt, cette même souffrance va se changer en une folie galopante que son entourage va prendre pour une possession du malin. Telle la mère Jeanne des anges de Loudun, Purificata (suprême ironie…) s’engouffre alors dans cette comédie du démon, se laissant aller à des crises de plus en plus spectaculaires qui feront la joie d’exorcistes ou de prêtres aux méthodes parfois peu orthodoxes.

De la peau qu’on griffe peu délicatement à la langue morte qui s’agite au fond du gosier jusqu’à la spidey-walk, on retrouve peu ou prou les motifs récupérés ad nauseam plus tard dans le genre. Mais il serait dommage de ne voir en Il Demonio qu’une simple curiosité horrifique, Rondi dépassant très largement ce cadre en offrant un regard quasi documentaire sur les mœurs paysannes et leurs rites avec une rigueur fascinante. Il laisse aussi le spectateur décider de la part surnaturelle de la chose, et se plaît à semer la discorde comme le temps d’une scène glaçante où l’héroïne infortunée connaît la plus terrifiante des révélations après une rencontre a priori banale au bord d’une rivière…
À une heure où la folie était une affaire encore occulte, Rondi évoque en creux l’ostracisation du désir féminin, qui ne pouvait être, au fond, qu’une affaire de malédiction. Sa dernière scène, désespérée et éprouvante (évoquant d’ailleurs étrangement celle des Bonnes femmes de Chabrol), rappelle que c’est toujours la démence et la brutalité des hommes qui l’emporte. «Née au milieu et des ours, bercée par le chant des sirènes, je suis l’une des invisibles de ce monde» qu’on y entend. Inutile de préciser que Daliah Lavi, dont le visage est magnifié de toutes les manières possibles, y trouva probablement le rôle de sa vie. J.M.

Date de sortie : 29 novembre 1967 (France)
Réalisateur : Brunello Rondi
Bande originale : Piero Piccioni
Scénario : Brunello Rondi, Ugo Guerra, Luciano Martino

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