Dans les années 60-70, les Grind House étaient des petits cinémas de quartier qui diffusaient toute la nuit des films d’exploitation (blaxploitation, sexploitation, kungfuxploitation, nunsploitation), certaines compagnies de productions allant jusqu’à faire des double films spécialement pour l’événement. Quentin Tarantino les a régulièrement remis au goût du jour jusqu’au pastiche (Boulevard de la mort) avant que ledit genre redevienne pollué par de nombreux ersatz. Pour autant, voici une sélection de films rares et potentiellement chaos qui convoquent l’esprit Grindhouse et qui attisent notre curiosité, après les interventions de nos invités Nicolas Winding Refn et Frank Henenlotter…
NICOLAS WINDING REFN
L’année dernière, Nicolas Winding Refn présentait une hallucinante collection de 316 affiches de films oubliés du «cinéma d’exploitation» (sale, interdit, dérangeant, érotique, violent; tout ce qu’on aime) des années 1960/70 et continuait sa noble ambition d’ériger le mauvais goût en art majeur.
Nicolas, avez-vous vu les films érotiques et violents dont vous reproduisez les affiches?
Nicolas Winding Refn: Non, la plupart des films sont perdus, j’ai dû en voir 5 en tout. Je crois que 40% des films sont quand même disponibles chez Something Weird Video. Mais le reste, c’est-à-dire les 60%, sont perdus à jamais. J’ai appris que The Nest of the cuckoo birds (1965), que l’on pensait perdu, a récemment été retrouvé. Une fois que je quitte la France, je pars à sa recherche, en espérant le voir et découvrir quelque chose d’unique comme lorsque j’avais découvert les films d’Andy Milligan. Je sais que pas grand-monde n’approuve son cinéma mais moi, j’aime vraiment beaucoup. Ses films ne sont pas bons mais ils sont uniques et ça rappelle à n’importe quel esthète que rien ne peut être de bon goût. Pour finir sur Milligan, j’aimais beaucoup qu’il se batte avec sa sexualité au moment de filmer. Il est mort dans les années 80 du sida sans obtenir la moindre reconnaissance, son parcours me bouleverse un peu. Il y a tellement de cinéastes que je trouve sous-estimés comme Curtis Harrington, le réalisateur de Night Tide (1963), avec Dennis Hopper, qui mériterait une reconnaissance.
Est-ce que vous vous souvenez d’affiches de films que vous découvriez au video-club et que vous trouviez stimulantes?
NWR : Je me souviens des Evil Dead ou de films complètement tarés comme les Face à la mort. Bon sang, les Face à la mort… Quand vous étiez jeune et que vous alliez au video-club c’était une époque où vous aviez envie de vous perdre en regardant un film qui surpasse votre sauvage imagination. Bien entendu, ça ne correspondait jamais à vos fantasmes mais vous espériez toujours, secrètement. Il y a toujours un film dégénéré de cette période, à découvrir. C’est pourquoi vous ne devez jamais oublier votre passé. Votre passé est aussi intéressant que votre futur. Suite de l’interview
FRANK HENENLOTTER
Le réalisateur de Basket Case a vu beaucoup beaucoup beaucoup de films Grindhouse chaos. La preuve.
Quelles ont été vos grandes découvertes au moment où vous avez créé la collection «Something weird video»?
Frank Henenlotter: Tout ce qui tient de la sexploitation. Je n’ai pas grandi avec ses films et en fouillant dans les archives, j’ai découvert des choses hallucinantes. Pour commencer, ces films n’étaient pas réalisés par des cinéastes mais par des mecs qui louaient une caméra et qui se persuadaient que des filles seraient prêtes à montrer leurs seins. Ils ne faisaient pas ça pour l’art mais pour le vendre. Et puis, c’est rudimentaire. L’intrigue d’une sexploitation est simple, ça consiste à montrer des nichons à l’écran. Il y avait à chaque fois quelque chose qui me faisait halluciner et j’avais envie de demander aux gens autour de moi s’ils hallucinaient eux-aussi devant ces films. Je pense par exemple à un film homophobe de Floride qui disait du mal des homos mais qui, en même temps, s’avérait quelque peu attiré par le personnage masculin joué par un acteur efféminé. Dans une scène, il se faisait violer à l’arrière d’une voiture et perdu sur la route, il se trouvait près d’un culte démoniaque qui le rejetait parce qu’il avait été violé par des homos et que grosso modo ça pouvait les contaminer. Clairement, le mec qui a fait ce film avait un problème. Le personnage masculin s’échappait du culte comme une femme s’échappant dans les marchéages dans les films d’horreur. Sauf qu’ici, c’est un mec se roulant dans la boue dans un petit short blanc. Non seulement l’acteur l’a fait délibérément mais le cinéaste a pris plaisir à le filmer. Ce qui est très bizarre pour un film anti-gay. Et évidemment, dans le groupe satanique, figure une lesbienne repentie. Ce sont les joies de l’exploitation. Je prie pour retrouver d’autres films comme ça. Lire la suite de l’interview
1990 : I guerrieri del Bronx – Les guerriers du Bronx (Enzo G. Castellari)
Selon le visionnaire Enzo Castellari, le Bronx s’apparente à une jungle en ruine où la loi du plus fort règne en maître. Dans Les guerriers du Bronx, une demoiselle a envie de se frotter aux durs du coin, lasse de Manhattan et des bouffons friqués. Confrontée aux mœurs locales peu accueillantes, elle tombe amoureuse d’un bad guy. Les cruelles lois de l’amour sont… cruelles: son papa plein de biftons engage une machine à tuer pour qu’il aille rechercher sa gamine disparue. Autant le dire illico: Enzo G. Castellari est adulé par tout adorateur de bis qui se respecte. Il est connu pour ses effets spéciaux kitsch et ses fioritures stylistiques bien particulières (le bonhomme a un penchant très prononcé pour le ralenti). Dans Les guerriers du Bronx, il ne s’en prive pas. Avec ce film post apocalyptique, Castellari reprend grosso modo la trame du Warriors de Walter Hill. L’exécrable interprétation de Mark Gregory en leader des rebelles aide à passer un bon moment. A ses côtés, Fred Williamson, habitué du genre, fait des étincelles. Signalons l’existence d’une suite (que nous n’avons pas vue) où les américains tentent de reconstruire un nouveau New York de ses cendres. Tout un programme.
Abby (William Girdler)
Connu sous le titre «Possess My Soul», Abby peut être vu comme une réponse de la blaxploitation à L’exorciste, de William Friedkin. Ici, une jeune nonne ayant le corps et l’esprit sous l’emprise d’un vilain pazuzu lubrique subit un exorcisme du genre sévère, épaulée par son entourage en plein dénuement. Ce précipité de William Girdler, réalisateur en vogue dans le cinéma américain des années 70 auquel on doit notamment le cultissime Grizzly, contient dans son casting William Marshall (Blacula) et la divine Carol Speed. A l’époque, il fit un tel tintamarre que la Warner traîna son auteur en justice, le considérant comme un vulgaire plagiat du chef-d’œuvre de Friedkin. L’anecdote est presque aussi drôle que le film.
Animales Racionales (Eligio Herrero)
Suite à une explosion nucléaire, deux hommes et une femme sont les seules personnes vivantes sur Terre. Le pied, en somme. Seuls au monde, ils apprennent à vivre dans ce lieu désolé (une île mystérieuse) jusqu’à ce qu’ils croisent un brave chien. Ils sont sauvés? Pas des masses. Pendant tout le film, le chien, visiblement excité par l’actrice Carole Kirkham, star qui passera tout l’opus à moitié nue, va chercher à se la faire. Une comédie canine et cabotine qui a beaucoup plu aux spectateurs de l’époque, comportant une fameuse scène de sexe où la femme et le chien découvrent les joies de l’étreinte animal. Du grand n’importe quoi.
Angel (Robert Vincent O’Neill)
Nous sommes dans les années 80 et ce film gentiment coquin produit par le New World de Roger Corman et photographié par Andrew Davis, donne l’opportunité au scénariste de Vice Squad de créer la série des Angel. Le premier épisode montre la déchéance d’une étudiante sans papa ni maman qui doit se prostituer la nuit venue pour se faire des biftons. Problème: un tueur rôde et s’attaque aux prostituées. Le sentimentalisme de certaines situations sert à faire passer la pilule de cette série B crapoteuse. Du flic au travelo, les personnages secondaires, tous pittoresques, confirment que nous sommes bien dans la quatrième dimension. Nous parlons de la suite un chouia plus loin.
Another day, another man / Bads Girls go to hell (Doris Wishman)
“Possessed with sex, they know no shame!”. Doris Wishman est la reine de la Sexploitation, adulée par des cinéastes comme Russ Meyer et John Waters (ce dernier lui rend d’ailleurs hommage dans Serial Mother). Dans Another day, another man / Bads Girls go to hell, elle incarne comme d’hab le personnage principal: une femme qui tue son concierge parce qu’il a essayé de la violer. Prise de panique, elle prend la fuite. Ses films aux titres aguicheurs (Blaze Starr goes Nudist, Nature Camp Confidential) peuvent tromper sur le contenu qui s’attarde essentiellement sur la nudité de l’actrice excentrique. Mais elle a su évoluer avec la mode des films dits d’exploitation en réalisant les inénarrables Super nichons contre mafia et Double Agent 73. On ne compte plus le nombre de fois où elle fut interdite d’écran pour obscénité. Aujourd’hui, elle est considérée comme une icône trash à faire pâlir n’importe quelle Amanda Lepore. Et Bads Girls go to hell, comme son meilleur film.
Antropophagous (Joe d’Amato)
Avec cette petite production horrifique, Joe d’Amato, chantre du bis italien, a certainement signé l’un de ses meilleurs films (comprendre l’un de ses plus fréquentables, déjà plus que sa version du Marquis de Sade, avec Rocco Siffredi). Un groupe d’amis ont la bonne idée de passer leurs vacances en Grèce. Lorsque l’une des trois filles du groupe disparaît, les amis commencent légitimement à s’inquiéter. Ce qui passe tout d’abord pour une joyeuse plaisanterie se transforme bientôt en cauchemar hardcore. Bénéficiant d’une prestigieuse rumeur gore un rien usurpée, le film qui doit avant tout être vu comme une déclinaison légèrement opportuniste de Massacre à la tronçonneuse vaut essentiellement pour sa scène finale, très intense. Le film a laissé des traces conscientes (le remake Anthropophagous 2000 réalisé à la fin des années 90 et dédié à son auteur) comme inconscientes (Ring 2, d’Hideo Nakata). Une autre scène choc où un cannibale bouffe le fœtus arraché du ventre d’une femme a vraisemblablement justifié une interdiction totale dans de nombreux pays. Un parfum de culte, comme on dit.
Avenging Angel (Robert Vincent O’Neill)
Nous retrouvons notre ami Robert avec une équipe qui ne change pas (encore Susan Tyrell dans le rôle-titre) dans cette suite réalisée un an après le premier volet. Entre temps, quatre ans ont passé. Le flic qui l’avait sauvé est assassiné. Plus rebelle que jamais, Angel mène l’enquête et rumine une vengeance intérieure. On retrouve la même alternance entre l’ange du jour et l’ange de la nuit avec la même actrice qui visiblement donne beaucoup d’elle même pour dire une phrase correctement. Ça sent la fin de l’époque Grindhouse.
Basket Case (Frank Helnenlotter)
Quand on demande à un cinéphile de citer un cinéaste qui a œuvré dans la bonne grosse série B des années 80, quelques patronymes viennent en tête, dont celui de Frank Henenlotter, artisan qui barbouille ses images de sang, de délire psychotrope, de cervelle, de sexe et de vomi. La raison pour laquelle ses films marquent plus profondément que ceux de ses confrères vient du fait que le style Henenlotter possède une identité esthétique propre avec autant d’écarts licencieux que de rebondissements improbables. Le bonhomme est presque aussi phénoménal que ses films: il a toujours aimé à se considérer comme le Jess Franco américain pour avoir commencé par la réalisation de courts métrages en super 8 dont le potentiellement passionnant La dernière fois que j’ai vu maman, elle brûlait dans le salon. Soulignons par ailleurs que son court métrage Slash of Knife a été jugé trop violent pour être programmé en première partie d’un film de John Waters. Mais, loin de calmer ses ardeurs, Frank Henenlotter, qui a visiblement des comptes à régler, signe en 1981 son premier long-métrage Basket Case (traduit chez nous par Frères de Sang), avec l’aide de Jim Muro, le réalisateur de Street Trash, un budget dérisoire (33 000 dollars) et du grain sur la pelloche et dans la tête. L’histoire s’intéresse à l’itinéraire sanguinolent de deux frères siamois, séparés à la naissance, dont l’un a la tête et les bras de l’autre dans un panier en osier et part à la recherche des chirurgiens responsables de cette séparation douloureuse. On compare souvent ce film au Driller Killer, d’Abel Ferrara pour ses conditions dantesques de tournage (les techniciens devaient surveiller en permanence le matériel pour ne pas se le faire voler) mais également pour ce qu’il révèle sur le milieu underground new-yorkais au début des années 80. Quoi qu’il en soit, l’opus reste ce qu’il est: une œuvre délirante et très violente qui repousse les limites du bon goût. Autant John Waters a son Baltimore, Frank Henenlotter, lui, s’est fait une spécialité de scruter les nuits New-yorkaises au scalpel pour en révéler l’envers drôle, sordide et dérangeant. Et comme icelui, érige logiquement le mauvais goût en art premier.
Black Snake (Russ Meyer)
Russ Meyer est sans doute l’un des cas les plus fascinants du cinéma américain. Avec Blake Snake, il s’impose un nouveau défi. Au 19ème siècle, Lady Susan, véritable Barbe-bleue féminin, gouverne d’une main de fer l’île de San Cristobal aux Caraibes. Sir Charles Walker, aristocrate anglais, enquête sur la disparition de son frère, Jonathan, dernier mari de Susan. Après bien des péripéties, il le retrouve finalement. Problème: Lady Susan et ses acolytes sont mis à mort lors d’une révolte d’esclaves. Ce n’est peut-être pas le meilleur film du génial obsédé (La vallée des plaisirs est peut-être son chef-d’œuvre) mais la manière dont il filme les belles demoiselles et ses excès en tout genre captivent toujours autant l’œil. Plus que l’esprit, certes, mais c’est déjà ça.
Bayou (Harold Daniels)
Lors des Grindhouse, ce film était automatiquement diffusé avec The Intruder de Roger Corman. Un architecte new-yorkais tombe amoureux d’une demoiselle habitant un village encerclé de marécages. Mauvais présage: un méchant rival va transformer l’idylle naissante entre les deux lovers en survival du genre saignant. Distribué par United Artists sous les titres de Bayou et Legend of the Bayouavant de le laisser aux oubliettes, ce petit film fut racheté par un distributeur indépendant quatre ans après sa première sortie, sous le titre Poor White Trash. Pas idiot, il a ajouté des plans pornos et une séquence musicale pour faire naître une réputation scandaleuse.
Bloody Mama (Roger Corman) / Boxcar Bertha (Martin Scorsese)
Kate Barker forme avec ses quatre fils un redoutable gang familial responsable de vols, meurtres, rapts et crimes sadiques pendant la Grande Dépression. Un jour, ils entreprennent le kidnapping d’un millionnaire mais les choses tournent vinaigre. Réalisée en 70, cette production avec l’immense Shelley Winters dans le rôle titre contient l’une des premières apparitions de Robert De Niro. Deux ans plus tard, Corman a eu envie d’exploiter ce filon en écrivant le scénario de Boxcar Bertha, prologue de Bloody Mama très librement adapté de Sister of the Road, les mémoires de la véritable Bertha Thompson. C’est en montant un documentaire sur le Flower Power (Medecine Ball Caravan, réalisé par François Reichenbach) que Scorsese fait la rencontre de Corman qui, séduit par son montage du Woodstock, de Michael Wadleigh, lui propose de mettre en scène Boxcar Bertha. Ce film de commande entretient peu de points communs avec la thématique Scorsesienne mais contient de purs moments de folie qui assurent le talent assuré du réalisateur.
Bucktown (Arthur Marks)
A la mort de son frangin, un jeune homme hérite d’un bar en attendant un potentiel acheteur. Suite à une embrouille, il décide avec son ami d’enfance de mettre à jour la corruption qui sévit dans la police et de claquer le beignet aux merdeux qui sèment la pagaille dans la si paisible ville de Bucktown. Mais retournement de situation: notre protagoniste se trouve fort dépourvu lorsqu’il se rend compte que son ami d’enfance et sa clique sont plus ignobles que ceux qu’ils chassaient. Ça dégénère logiquement en une baston dantesque, digne du meilleur western. A la tête de ce petit film au grain culte, on retrouve Arthur Marks, dieu du «soul cinéma» qui ménage une intrigue suffisamment alerte pour satisfaire les amateurs de castagne avec beaucoup de tatanes, de violence graphique et un zeste d’érotisme. On retrouve dans les rôles principaux les habitués Fred Williamson et Pam Grier (elle tournera également avec Marks le non moins intéressant Friday Foster).
Chromosome 3 (David Cronenberg)
Quatrième long métrage de David Cronenberg, Chromosome 3 (plus connu sous son titre originel « The Brood ») s’intéresse au cas du «psychoprotoplasme», thérapie qui permet aux patients d’extérioriser leurs névroses. Une femme, séparée de son mari et de son enfant, devient une cible idéale. Tout ceux qu’elle déteste sont assassinés, elle ne comprend pas pourquoi. Après quelques films expérimentaux et deux excellentes fictions (Frissons et Rage), l’immense David livre avec Chromosome 3 une sorte de film d’horreur maquillé, en réalité très personnel et cathartique partant de la situation familiale délicate du cinéaste dans la vraie vie (il était en pleine instance de divorce et réclamait la garde de son enfant) pour basculer dans un trip démentiel. En filigrane, toutes ses obsessions chéries passent sous sa caméra-scalpel, de la science à la métaphysique en passant par la chair. L’atmosphère poisseuse instillée dans le récit contamine pour longtemps et certaines visions marquantes laissent des traces tenaces.
Cannibal Ferox (Umberto Lenzi)
Des étudiants en anthropologie se rendent en Amazonie pour étudier les moeurs des tribus cannibales. Sur place, ils rencontrent deux Américains trafiquants de diamants et de cocaïne ayant réduit les indigènes à l’esclavage. A la suite du viol d’un des leurs, les cannibales se révoltent. Cannibal Ferox surfe sur la vague de Cannibal Holocaust en proposant une pseudo-réflexion où, une fois n’est pas coutume, l’homme des villes est confronté à sa bestialité loin des conventions sociales. Lenzi pousse même le vice à créer des alternances avec des flash-back (façon Lost avant l’heure) et n’hésite pas à trucider une tortue comme dans l’opus de Deodato. Le résultat ne possède hélas pas la même odeur de souffre.
Caged heat – cinq femmes à abattre (Jonathan Demme)
A ses débuts, Jonathan Demme a collaboré avec Roger Corman dans sa société de production New World. Comme Scorsese et Hellman, il a réalisé quelques opus Cormaniens dont ce fameux Cinq femmes à abattre. Une poignée de détenues s’évadent de la prison de haute sécurité de Connorville. Après avoir subtilisé leur butin à un gang de voleurs, elles reviennent pour sauver leurs camarades emprisonnées. Barbara Steele, remarquée dans Le Masque du démon de Bava, joue les méchantes matonnes et Juanita Brown (Foxy Brown), Erica Gavin (Vixen), et Désirée Cousteau (vue dans une noria de productions pornos aux titres peu mémorables) deviennent les héroïnes scorpionnes de cette odyssée sanguinolente aux relents saphiques. Ne pas chercher plus loin d’où vient le goût de Tarantino pour les héroïnes fortes.
Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato)
Aucune contestation possible: Cannibal Holocaust demeure l’un des films les plus controversés de l’histoire. La raison pour laquelle il a soulevé l’indignation par exemple en Grande-Bretagne où il fut censuré vient des actes de torture sur les animaux (les singes, les jaguars, les gorets, les tortues et même les sangsues) même si, pour sa défense, le réalisateur a assuré avoir respecté les quotas de chasse délivrés par les autorités. L’opus était scindé en deux parties malaisantes : la première montrait le professeur Monroe, anthropologue de renom, qui partait à la recherche de deux journalistes et deux caméramans de télévision ayant disparu dans la jungle Amazonienne. Volontairement étirée, elle servait à faire patienter le spectateur jusqu’à la seconde partie, celle où on voyait le fameux documentaire restant dans son intégralité. Toutes les scènes chocs du film étaient consciencieusement placées à la fin. Depuis, il suscite la controverse entre carnage cannibale et festin sanguinolent, scandales divers et engueulades cinéphiles. On n’a pas fini de se disputer.
Coonskin (Ralph Bakshi)
Réalisé en 75, Coonskin est un film d’animation hybride composé de prises de vue réelles, réalisé par l’auteur de Fritz the cat. Un lapin black, un renard et un ours rackettent dans un Harlem à feu et à sang. Comme d’hab avec l’artiste, le racisme, la mafia, la corruption et les stéréotypes sont passés à la moulinette satirique avec plein de références à la blaxploitation. A l’époque, le film fut éreinté par les critiques et les groupes luttant contre le racisme. Ceux-là même qui condamnaient la blaxploitation, n’ayant pas perçu le second degré humoristique. Son passage au Grindhouse contribuera pour beaucoup à sa réévalution. Aujourd’hui, beaucoup le considèrent comme l’un des meilleurs films de Bakshi.
Demoni (Lamberto Bava)
Exception à la règle dans ce dossier. Un film sur l’esprit Grindhouse plus qu’un film Grindhouse. Une exceptionnelle séance de cinéma est organisée afin de promouvoir un film d’horreur. Deux copines se font offrir des billets pour assister au massacre pelliculé et y assistent comme convenu. Dans le hall du cinéma, c’est digne d’Halloween: les objets présents dans le film sont exposés. Notamment un masque de démon. Une demoiselle stimulée par l’objet le met sur son visage et attaque les autres spectateurs en les transformant en démons sanguinaires. Non sans opportunisme, Lamberto Bava rend hommage à son papa Mario, à l’esprit Grindhouse et au cinéma qui autorise toutes les dérives possibles dans ce film d’horreur produit par Dario Argento et mis en musique par Claudio Simonetti, des Goblins. Un film familial, en somme, avec of course un joli cameo de Michele Soavi.
La dernière maison sur la gauche (Wes Craven)
Sean Cunningham, le réalisateur de Vendredi 13, demanda à Wes Craven alors tout jeune d’écrire le scénario « le plus dégueulasse possible » pour le proposer aux drive-in. Inspiré par La source, d’Ingmar Bergman (qui lui, est un chef-d’œuvre absolu), le résultat reste stupéfiant de sauvagerie même à la revoyure. Sans doute parce que son manque de moyens donne l’impression d’assister à un snuff movie en live. Quand on le voit à répétition, on perçoit l’humour sous-jacent (oh les beaux plans sur la rivière) ainsi que quelques pointes d’ironie voire du cynisme qui deviendra tardivement la marque de fabrique de Craven. On retient également une scène mémorable avec une tronçonneuse et surtout une émasculation par fellation. Peut-être le meilleur film du cinéaste.
Chained Heat – Les anges du mal (Paul Nicholas)
Parce qu’elle a causé un accident mortel, une demoiselle est incarcerée dans une prison où, on vous l’assure, l’abjection ordinaire se produit. Le directeur viole les détenues, la chef des gardiennes profite d’un trafic de drogue. Est-ce utile de continuer la liste? Célébré à l’époque, Chained Heat appartient à la catégorie des Women in Prison où le lieu carcéral autorise les pires exactions. Celui-ci permet de retrouver la Linda Blair de L’exorciste et ne fait de visu aucune exception à la règle en déclinant les motifs usuels sans trop de risques.
Faster pussycat kill kill (Russ Meyer)
C’est le film préféré de John Waters («le plus beau jamais réalisé» dixit le pape du trash) et pour cause: c’est avec La vallée des plaisirs, le meilleur Russ Meyer. Conspué – comme il se doit pour tout film culte qui se respecte – à sa sortie par les bien-pensants de l’époque, il a été accueilli à bras ouverts par le public des Grindhouse. Le récit qui aurait pu s’appeler «Go-Go Tales» (Abel Ferrara, si tu nous entends) narre les pérégrinations sanguinolentes de trois danseuses de cabaret, maquillées comme des voitures volées. Le regard féministe et fasciné que Meyer jette sur ces icônes transfigurées ajoutent au plaisir: il dépasse les bornes du sexuellement correct en ne montrant pas de nudité et en se contentant de filmer des nanas qui ont un langage de mec et font des allusions lubriques. Inimitable et barré.
Holocauste nazi (Luigi Batzella)
Considéré comme une video nasty, ce nazisploitation italien s’intéresse à des résistants qui luttent contre l’occupant germanique. Parallèlement, une doctoresse maléfique (sorte de jumelle de Ilsa – on en parle plus loin) crée une sorte de Frankenstein chargé de semer la terreur. Toutes les horreurs sont permises comme les tueries sur des vieilles personnes et des enfants. On note une scène d’anthologie où littéralement des électrodes sont plantées dans un vagin. En Angleterre, ce film est souvent confondu avec La bête, de Walerian Borowczyk. Qui n’a strictement rien à voir.
Country Cuzzins / Midnight Plowboy (Bethel Buckalew)
Produit par Harry Novak (à qui on doit également Please, don’t eat my mother), ce softcore soporifique montre tout le casting se balade constamment à poil et une vague histoire totalement inepte de demoiselle partouzeuse. Dans le même genre, on peut vous conseiller aussi d’autres productions Harry Novak comme Pigkeeper’s daughter, Sassy Sue, Tobbaco Roody, Southern Comfort, Sweet Georgia et Country Hooker. Pour les plus courageux, ils sont tous disponibles chez l’éditeur SomethingWeird vidéo.
Blaze Starr Goes Back to nature (Doris Wishman)
On ne peut parler de Grindhouse sans évoquer – encore et toujours – l’insupportable Doris Wishman, reine de la Sexploitation qui a produit une foultitude de films underground pour adultes, aujourd’hui considérés comme ultra-kitsch. Surfant sur la vague du cinéma sexy, Doris Wishman a tourné ses premiers films au moment où ceux de Russ Meyer font un tabac sur les écrans américains. Nature Camp Confidential ou Blaze Starr goes Nudist sont des purs films de voyeur où la demoiselle se contrefout de son histoire pour s’exhiber sous toutes les coutures. A l’époque, ça faisait beaucoup rire John Waters.
Confession of a psycho cat (Herb Stanley)
Une femme friquée et un peu dérangée du ciboulot organise une chasse à l’homme dans les rues de Manhattan: elle convie trois hommes ayant chacun commis un meurtre (un junkie, un acteur raté et un boxeur – incarné par le grand Jake LaMotta) et leur promet 100000 dollars s’ils peuvent rester vivants pendant 24 heures. Rassurez-vous: ce n’est pas William Friedkin qui est derrière la caméra mais Herb Stanley qui visiblement s’est fait plaisir en prenant son intrigue par-dessus la culotte de son héroïne perverse.
Fight for your life (Robert A. Endelson)
Trois dangereux repris de justice s’échappent d’un fourgon cellulaire, et prennent une famille de notables afro-américains en otage. Réalisé en 1977, ce blaxploitation très violent de Robert Endelson – également connu sous le titre Stayin’Alive – reste connu pour avoir été censuré à sa sortie aux Etats-Unis, et banni dans de nombreux pays. Faut dire qu’on y viole et tue des enfants; ce qui – il est vrai – est incompatible avec maman morale.
Fritz the cat (Ralph Bakshi)
A l’origine, Fritz est né sous le coup de crayon acide du cartoonist Robert Crumb (que ceux qui n’ont pas vu Crumb, de Terry Zwigoff parlent ou se taisent à jamais) alors qu’il était tout jeune. En pleine adolescence, il lui plaqué ses propres obsessions sexuelles (il fait référence à ses propres expériences Q) et placé ses errements dans un contexte social très précis. Dans le comic underground éponyme, Crumb parle des marginaux et des tares typiquement américaines. En 1972, Ralph Bakshi a eu la bonne idée d’en faire un film d’animation provocateur qui sera le premier de l’histoire à être classé X. Pas approuvé toutefois par Crumb qui le déteste. En même temps, Stephen King déteste Shining de Stanley Kubrick.
Ilsa, ultimes perversions aka Greta, la tortionnaire (Jesus Franco)
Qui ne connaît pas la tortionnaire Ilsa ne connaît pas la sexploitation, ni même la nazisploitation, encore moins le cinéma dit Grindhouse. Elle revient et elle est plus méchante que les autres fois. Souvent présenté comme le quatrième volet de la saga des Ilsa (Dyanne Thorne), il doit davantage être considéré comme la déclinaison opportuniste d’une formule payante (elle s’appelle Greta ici). Sous influence des «fumetti», bandes dessinées italiennes à base de sadisme sexuel, Jesus Franco nous prend pour des cons mais on aime bien quand il se donne à ce petit jeu pervers. Aussi pervers que son héroïne aussi mortelle qu’Highlander. En Amérique Latine, la cruelle doctoresse (Ilsa ou Greta, on ne sait plus) poursuit ses affreuses besognes et s’avère investie d’une mission: soigner les perversions sexuelles et les nymphomanes. Rosa, une patiente, s’échappe et prévient le docteur Arcos en parlant de mauvais traitement. Ramenée, l’évadée est ensuite assassinée. La sœur de ladite patiente enquête et pénètre dans la clinique, découvrant trois choses extraordinaires: 1°) sa sœur n’est pas morte ; 2°) la clinique sert à supprimer ceux qui s’opposent à la dictature; 3°) Greta est une perverse qui régie un marché de snuff où toutes sortes de viols saphiques et de tortures redoutables (dont un plantage d’aiguilles dans la poitrine voire un léchage d’anus qui vient de déféquer) sont pelliculés. Jusqu’à ce que le récit s’achève paisiblement comme un WIP où les prisonnières incarcérées (oui, oui) finissent par bouffer la Greta toute entière. Acte filmé avec malice par le directeur de la prison. La morale est sauve et bon appétit si vous passez à table.
Ilsa, la louve des SS & Ilsa, la gardienne du harem (Don Edmonds)
Ilsa, la gardienne du Harem est le second volet des aventures de Ilsa, réalisé par le même Don Edmonds (celui qui avait déjà commis Ilsa, la louve des SS, le premier opus de la célébrissime saga) où miss Ilsa, affublée de deux belles africaines, est devenue le bras droit d’un cheik arabe et mène la vie dure à trois américaines kidnappées. Au même moment, deux autres américains – qui semblent avoir vu de la lumière – sont invités par le cheik à venir séjourner dans le harem et d’autres cheiks viennent sur les lieux pour acheter des femmes. On sent que ça va mal finir. Et on a raison. Une fausse histoire d’amour dans un grand bain de tortures ragoûtantes avec une scène de sexe troublante où Ilsa est obligée de se laisser prendre par un lépreux. Quitte à pousser le vice, poussons-le jusqu’au bout. On passera sur le troisième volet (Ilsa La trigresse du Goulag, réalisé par Jean LaFleur) qui, pour donner un ordre d’idée, vaut au premier Ilsa ce qu’Emmanuelle 3 valait au premier du nom. Par la suite, il fut longtemps question qu’il y ait d’autres déclinaisons de ce genre: Ilsa Meets Bruce Lee in the devil’s triangle (pour surfer sur la vague des Bruceploitations) et Ilsa Meets Idi Amin. On notera cependant un Ilsa, Queen of the Nazi love camp, réalisé en 1994 avec Denise Clarke, où on apprend que la célèbre tortionnaire était chargée de récolter la semence d’Adolf Hitler pour inséminer des mères porteuses triées sur la volet. No comment.
I spit on your grave (Meir Zerchi)
Son titre français n’est pas sa traduction littérale («je crache sur ta tombe») mais Œil pour œil même s’il reste plus connu sous son titre d’origine. Il demeure l’un des Rape and Revenge les plus connus des années 70. Pas nécessairement pour de bonnes raisons. Le racolage de l’histoire (en deux mots, une femme se fait violer et se venge) est annihilé par la véracité d’un fait divers que Zerchi a vécu (il est venu en aide à une jeune femme qui errait nue dans un parc de New-York après avoir été violée par deux inconnus). Mais cinématographiquement, on est loin de l’uppercut. A défaut d’apporter une réflexion sur la représentation de la violence au cinéma comme Les chiens de paille ou Orange mécanique, I spit on your grave se contente de la plus plate illustration et filme des horreurs sans le moindre recul, sans le côté asphyxiant de La dernière maison sur la gauche de Wes Craven. Sa réputation est par ailleurs bien usurpée: il a gagné un surcroît de notoriété depuis l’affaire Irréversible où l’horreur du viol d’une femme à l’écran se calcule en terme de minutes (neuf pour le Noé; une vingtaine ici sans la moindre coupure). Les amateurs reconnaîtront dans le rôle principal de I spit on your grave, Camille Keaton, repérée dans Mais qu’avez-vous fait à Solange?, de Massimo Dallamano.
I drink your blood – Buveurs de sang (David E. Durston)
Parce qu’ils ont bouffé une «tarte à la viande enragée», une bande de motards hippies satanistes et drogués sèment le désordre dans une bourgade tranquille. Pas de pitié dans la caricature avec les méchants rebelles de l’époque qui s’opposent aux gentils villageois propres sur eux. Le problème, c’est que l’impact horrifique ne fonctionne à aucun moment et que les années n’ont rien arrangé, donnant l’impression assez désagréable de regarder un nanar qui s’ignore. Quelque part entre 2000 Maniacs et La chair et le sang.
Zombie (George Romero)
Zombie, second volet de la fameuse trilogie de George A. Romero, après La Nuit des morts-vivants et avant Le Jour des morts-vivants. Comme tout le monde le reconnait aujourd’hui, ce n’est point un banal film d’horreur mais une oeuvre magistrale, un film d’action bourrin, une satire sociale corrosive sous une bonne couche d’hémoglobine gluante. Comme tout le monde sait, ça raconte l’envahissement progressif de la Terre par des zombies furibards qui se nourrissent de chair humaine. Un noyau de résistants vont essayer de les combattre, mais la tâche sera ardue. Si l’histoire paraît typique, le traitement l’est moins. Lors de sa sortie, le film a subi deux montages différents : un américain, réalisé par Georges Romero et un autre européen, par Dario Argento, alors producteur. Tout le monde sait que ces deux cinéastes ont des personnalités fortes et contrastées. Ce qui devait arriver arriva : ils n’ont pas pu s’entendre sur une version définitive du film. La version d’Argento est plus longue de vingt minutes et se focalise davantage sur les excès gore tandis que celle de Romero tente d’approfondir les personnalités. Incidemment, on se rend compte que cette différence de montage tend à influer sur notre perception du film. Si on regarde les deux versions, elles ne véhiculent pas les mêmes idées.
Pieces (Juan Piquer Simon)
Finissons cette seconde édition par un amusant slasher: Pieces, de Juan Piquer Simon (cinéaste auquel on doit Supersonic man et Satan’s blood) est une sorte de plaisir coupable où un tueur assassine des filles sur un campus. Le suspens repose bien entendu sur l’identité du serial-killer. Le manque de moyens n’autorise pas une profusion d’effets spéciaux de qualité (les cadavres sont souvent des mannequins) et les acteurs sont uniformément calamiteux. Mais comme tout bon mauvais film qui se respecte, il fonctionne à fortiori lors des soirées vidéo. Note pour le critique scrupuleux: il faut le voir éméché de préférence.


