Point commun entre Clean, Shaven, Claire Dolan et Keane (toujours dans les salles) ? Lodge H. Kerrigan, un cinéaste mystérieux qui capte le mal-être d’individus flingués par la société et construit des histoires bouleversantes avec des fils narratifs ténus. Châtions tous les substantifs pour qualifier le réalisateur et choisissons-en un seul, le plus classe : la discrétion.
Soyons clairs dès le départ : Keane est certainement le seul film que vous verrez au cinéma cette semaine que l’horrible pub signée David Lachapelle (à tel point que Rize et son réalisateur tombent dans votre estime), calvaire-propagande infligé à quelques spectateurs qui n’ont rien demandé, ne gâchera point. Pourquoi ? Parce que dès sa première scène où un homme perdu dans la masse anonyme recherche désespérément sa fille prétendument kidnappée, on oublie tout. Une atmopshère est distillée et les lois du suspens affectif (recherche d’un amour fou), brillamment posées. Deux heures plus tard, le spectateur sort de la projection bouleversé. Bouleversé d’avoir assisté à un film qui parle si bien des blessures de la vie, qui sait retranscrire les détails les plus infinitésimaux sans avoir recours à la grosse cavalcade du pathos, qui se passe de mots pour exprimer les maux… Là où d’autres, sur un même sujet, auraient sans doute cédé à l’emphase, à la bande-son emphatique ou aux débordements en tous genres, Kerrigan contourne la facilité pour justement s’intéresser au côté obscur. Pas la peine non plus de sortir de Saint-Cyr pour comprendre l’étroite correspondance entre les deux grands morceaux de cinéma qui forment la filmographie du cinéaste : le Keane en question et Clean, Shaven, le premier long-métrage de Kerrigan, réalisé quasiment dix ans plus tôt. Outre le sujet (l’homme fou et l’enfant disparu), on dénote une grande ressemblance entre les acteurs principaux des deux films : Peter Greene (Clean, Shaven) et Damian Lewis (Keane). Dans les deux cas, d’authentiques révélations qui parviennent à faire passer sans le moindre cabotinage, par la simple grâce de leur talent, une foultitude d’émotions indescriptibles.
Clean, Shaven ; Claire Dolan ; Keane… Ces trois opus sont courts et silencieux comme des requiems où le recueillement du spectateur s’impose comme une évidence. Ils sont peu loquaces parce que les mots se lisent à travers les émotions sur les visages ou les regards et posent chacun à leur façon la question de la subjectivité au cinéma. Dans Keane, on suit le personnage en tentant de comprendre les maux qui l’agressent ; dans Clean, Shaven, on ressent précisément les démons intérieurs du protagoniste. Ainsi, le travail sur la bande-son dans Clean… permettait d’appuyer la sensorialité et d’entrer dans le brouhaha mental du bonhomme avec tout plein de sons qui se confondent, se chevauchent et forment finalement la même mélodie dissonante d’un malheur inconcevable. Tous ces films, violents, presque autistes, traduisent un manque. Tous traduisent également un risque : celui d’être pris pour celui qu’on n’est pas.
Il y a dans les films de Kerrigan des détails déchirants, un constat bouleversant sur les erreurs et les failles sans chichis, sans pathos, sans lourdeur théorique ou solennité plombante ; avec une rudesse qui châtie tout débordement lacrymal. Faire pleurer dans les chaumières n’est pas l’objectif de la maison. Juste édifier un cinéma dense, vital et terrible aux antipodes des us et coutumes. Sensitif, sensible, afin de permettre l’identification et la compassion. Ce qui est très dérangeant dans Clean, Shaven, c’est justement le rapport entre ce qui se ressent et ce qui est réel, ce qui est mental et vrai. En somme, les risques de la superposition de deux mondes parallèles. Cela amène à des conclusions forcément erronées. Dans Clean, shaven, pendant que Peter part à la recherche de sa fillette, un meurtre est commis sur un enfant. Des détails troublants amènent un détective à s’identifier à la personne qu’il traque obstinément. Comme le spectateur qui va s’identifier au personnage de Peter dans sa quête absolue de recoller les morceaux dans sa triste vie. L’absence d’explicitation, le non recours aux dialogues maladroits… sont tant de marques subtiles qui traduisent la capacité de Kerrigan à nous faire croire aux histoires les plus probables et crédibles. Comment une rencontre (Claire Dolan, avec la si regrettée Katrin Cartlidge) ou un événement dramatique (Clean, Shaven ; Keane) peut modifier la vie d’un individu, au point de le rendre fou ? Fou d’amour. Fou de voir un passé se fermer sur lui-même. Fou de ne pouvoir partager l’horreur…
De Clean, Shaven à Keane
On voit d’ici les cinéphiles sourcilleux et malins qui commencent à flairer le concept LarsVonTrier (ou même GusVanSantien, osons) qui consiste à refaire le même film plusieurs fois et si possible dans des trilogies. Or, si certes Keane reprend les mêmes éléments que Clean, Shaven, le cinéaste ne s’adonne guère au radotage. Ici, il sonde la tristesse inconsolable d’un homme qui apprend à se réconcilier avec lui-même. Tout en étant le film le plus accessible de Kerrigan, Keane ne révèle pas immédiatement ses points forts et demande l’effort du spectateur. Ce n’est que progressivement, dans la litanie des jours, en collant à la psychologie détruite d’un homme à la recherche de sa fille disparue ; en fixant le visage blême d’un père désarmé (Damian Lewis, on ne le redira jamais assez : formidable) que l’opus gagne en émotion. Le script, simple et ténu, trouve un écho dans la mise en scène et les divers espaces clos. Histoire de souligner l’oppression mentale du protagoniste. On s’évoque par intermittences la tristesse d’un Brown Bunny qui n’avait que ses (sublimes) morceaux folks pour exprimer son mal-être, dans lequel, souvenons-nous ensemble, un personnage seul à l’écran trimballait avec lui un cortège d’ambiguïtés secrètes et de solitude nue. Une nouvelle autopsie d’un protagoniste en panne de lui-même et irrécupérable ? Oui. Et non. Parce que contrairement au film décrépissant de Gallo qui se suicidait de l’intérieur en supprimant sciemment les codes narratifs et formels, il sourd présentement l’espoir. Pas un espoir mièvre de conte de fées, nous ne sommes pas dans une formule sinistrement binaire.
