« La Tour de glace » de Lucile Hadzihalilovic : le film le plus clair, le plus lisible et le plus merveilleux de la réalisatrice de « Innocence »

Librement inspiré de La reine des neiges d’Andersen, La Tour de glace est un conte. Il est raconté du point de vue de Jeanne (Clara Pacini), pensionnaire d’un orphelinat, qui décide de fuguer pour rejoindre la ville. Le contexte est assez intemporel et indéfinissable, même si le décor montagneux et l’architecture mussolinienne de certains bâtiments évoquent les alpes italiennes, tout en rappelant les films de Dario Argento, une influence évidente. Plus tard, une chanson entendue sur une patinoire situe le film au tournant des années 70. Cet ailleurs dans l’espace et dans le temps est propice à une atmosphère onirique où l’improbable devient vraisemblable.

Dans une scène magique, Jeanne s’endort et fait un rêve inspiré du conte qu’elle lisait à une jeune orpheline pour l’endormir, et sans transition apparente, le rêve se confond avec la réalité qui elle-même est une fiction puisque nous voilà sur un plateau de cinéma où se tourne une adaptation de La reine des neiges. Cette séquence, totalement euphorisante, suffirait à rendre La Tour de glace indispensable, mais le film contient beaucoup d’autres moments également stimulants qui jouent avec les apparences et établissent des correspondances entre différents niveaux de réalité.

Le cœur de l’intrigue est la rencontre entre Jeanne et Cristina (Marion Cotillard), la star du film dans le film, qui joue une reine cruelle et manipulatrice. Jeanne et Cristina sont mutuellement fascinées, l’une par celle qu’elle pourrait devenir, l’autre par celle qu’elle a été. Jeanne n’est pas totalement innocente (fugueuse, menteuse, voleuse, voyeuse), mais sa jeunesse laisse entrevoir une multitude de possibilités. De son côté, Cristina est parvenue à ses fins que sont le pouvoir et l’indépendance, mais elle a sacrifié en elle la vulnérabilité et la spontanéité qu’elle envie chez Jeanne. L’une et l’autre s’observent avec prudence, avant de s’engager davantage.

Il y a quelque chose de familier chez Jeanne qu’on retrouve régulièrement dans les précédents films de la réalisatrice : la jeunesse, le passage à l’âge adulte, et surtout la situation de vulnérabilité face à un monde rempli de potentiels prédateurs. Jusqu’à présent, la menace planait en permanence, mais elle n’était que suggérée. Ici, pour la première fois, elle se manifeste concrètement, avec d’autant plus de force que son origine est inattendue.

Hadzihalilovic utilise magistralement l’image et le son pour installer des atmosphères où s’opposent l’ombre et la lumière, le chaud et le froid, le mat et le brillant. L’eau joue un rôle important sous ses multiples formes, notamment la glace, et ses propriétés multiples : translucide ou opaque, occultante ou révélatrice. Difficile de ne pas voir en la reine distante et glaciale un reflet de son interprète. Ou dans le parcours de Jeanne un passage de l’autre côté du miroir. La glace est aussi un objet de pouvoir, comme ce bout de cristal que Jeanne vole et qui lui sert de fétiche.

Le film a obtenu un ours d’argent à Berlin, ce qui a valu soudainement à Lucile Hadzilhalilovic une reconnaissance tardive, mais unanime, comme si un signal tacite venait mettre à un terme à l’indifférence parfois hostile qui avait jusqu’à présent accueilli son cinéma étrange, beau et fascinant. La Tour de glace est dans la même veine, mais c’est son film le plus clair, le plus lisible, et le plus manifestement merveilleux.

17 septembre 2025 en salle | 1h 58min | Drame, Fantastique
De Lucile Hadzihalilovic | Scn : Lucile Hadzihalilovic, Geoff Cox
Avec Marion Cotillard, Clara Pacini, August Diehl

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