La séance de rattrapage: « Oppenheimer » de Christopher Nolan

Drôle de film que voici. Le réalisateur Christopher Nolan, derrière des blockbusters expérimentaux comme Interstellar et Tenet, est de retour là où on ne l’attendait pas, sur le terrain du biopic, revisité à sa façon. Son Oppenheimer dresse le portrait tortueux de l’Américain qui a mis au point la bombe atomique, pris dans ce terrible dilemme de faire avancer la Science et l’humanité, et d’avoir dans un même temps trouvé le moyen de l’éteindre. Le scénario, adapté d’une biographie très fouillée (« Robert Oppenheimer, Triomphe et tragédie d’un génie », de Kai Bird et Martin J. Sherwin, Le Cherche-Midi) veut explorer les dilemmes, contradictions et multiples facettes de Robert Oppenheimer (1904-1967), ce physicien qui a marqué l’histoire des États-Unis et du XXe siècle et contribué à faire entrer le monde dans une nouvelle ère: celle du nucléaire. Et, pour ce faire, il passe en revue les moments clés de la vie de cet homme dont les secrets n’ont jamais été percés. Au cœur du film, l’épopée scientifique de la course à l’atome, sur la base secrète de Los Alamos (Nouveau-Mexique) où, en pleine Seconde guerre mondiale, scientifiques et militaires du Projet Manhattan s’activent pour mettre au point la bombe avant les nazis. Cette poignée d’hommes est à la fois consciente de faire franchir un point de non-retour à l’humanité, en la dotant d’une arme capable de détruire la planète entière, et galvanisée par la perspective de mettre fin au conflit mondial. Et peut-être, par la dissuasion, à toute forme de guerre dans le futur.

L’objectif de Nolan a le mérite d’être clair: contenir toute cette substance sur trois heures, en brossant de façon accessible et fluide le portrait complexe d’un homme ambivalent, petit à petit écrasé par la responsabilité et le doute après les attaques nucléaires des 6 et 9 août 1945 à Hiroshima et Nagasaki qui ont fait au moins 210.000 victimes et ont été présentées par les États-Unis comme nécessaires pour mettre fin à la guerre, et qui se trouve aussi l’une des victimes les plus célèbres du maccarthysme, en pleine guerre froide. Sa gageure est-elle réussie, sur ce coup? Globalement, le film laisse une impression assez positive parce qu’il est assez unique en soi, un peu comme Beau is Afraid de Ari Aster, également sorti cette année et même météore bizarre (avec moins de moyens, bien sûr) dont on ne sait quoi réellement penser. Mais l’ensemble demeure très frustrant à bien des endroits.

De mauvaise humeur, on dirait presque que c’est raconté, monté, filmé à la manière d’une interminable « bande-annonce de bande-annonce », produisant parfois un effet hypnotique-fascinant (Cillian Murphy est un acteur très agréable à regarder et à suivre, trimballant incontestablement quelque chose d’énigmatique et de magnétique façon David Bowie dans L’homme qui venait d’ailleurs de Nicolas Roeg), mais générant aussi une réelle confusion quant à ce qui se passe dans le récit – c’est à la fois très explicatif et très elliptique, donnant l’impression de tout comprendre et qu’en même temps, un quelque chose nous échappe. Comme un enchaînement de scènes qui ne se vivent pas totalement dans leur intensité, à l’exception du climax du premier essai de la bombe, baptisé « Trinity », reproduit dans le désert du Nouveau-Mexique sans effets numériques, mais avec des trucages à l’ancienne, donnant au spectateur une idée de ce que cela faisait d’être là lors de la première explosion nucléaire. Un point d’orgue où enfin ça se pose, ça arrête de jacter, ça prend aux tripes et ça produit de fulgurants moments de cinéma. Autrement, ensevelis sous les auditions cruciales dans la vie du physicien, illustrant ses déboires face à une administration lancée dans la chasse aux sympathisants communistes, on sort presque du film comme si on était au Musée Grévin, en s’amusant à reconnaître tel ou tel acteur grimé, venu faire coucou – citons les principaux: Emily Blunt qui joue l’épouse d’Oppenheimer, Matt Damon en Leslie Groves, le général chargé de superviser la fabrication de la bombe, ou encore Robert Downey Jr. en Lewis Strauss, l’homme politique qui précipitera la chute du physicien. Mais la liste est longue, ils sont nombreux, attendent leurs scènes et nous rappellent que nous sommes bien à Hollywood…

Reste alors à saluer l’ambition colossale du projet, façon révérence polie et désuète, sans réelle passion. Celle de Nolan qui déploie d’énormes moyens, avec des effets sonores/musiques pompiers, un tournage sur pellicule dans des formats inédits (dont l’Imax noir et blanc), mais qui se met aussi à ressembler à Soderbergh, celui des mauvais jours, qui invite ses amis à faire du « cinéma cérébral populaire ». On pense d’ailleurs au réalisateur de Sexe, mensonges et vidéo lorsque Nolan joue les formalistes en mêlant les temporalités, les récits et jouant avec les paradoxes pour illustrer toutes les scènes avec et sans Oppenheimer – on croit au départ que le noir et blanc sert à raconter des événements du passé alors qu’en fait, c’est juste pour rendre compte de la subjectivité de certaines scènes racontées du point de vue d’Oppenheimer, traduire en couleur toutes les scènes dans lesquelles il apparait à l’écran et en noir et blanc celles où l’histoire se fait sans lui… Drôle de film, vraiment…

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