« La Pietà », « The Nocebo Effect », « Zeria », « La tour », « Blood »… Ce que l’on retient de la 30e édition de Gérardmer

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La Pietà, du réalisateur espagnol Eduardo Casanova, a remporté le grand prix du Festival international du film fantastique de Gérardmer en 2023. C’est pour la ChaosTV que notre journaliste Marco Santini s’est rendu à cette 30e édition. En complément de son compte rendu en vidéo, le voici à l’écrit avec tous les films visionnés sur place.

Un premier regard n’est jamais forcément objectif. Aparté personnel, il s’agissait du premier Gérardmer pour le rédacteur de cet article. Et, disons que la fraîcheur des premières fois a le mérite d’apporter un regard neuf sur un événement, je le sais ô combien balisé, avec ses codes, ses rituels (oui oui, je pense à vous, public, espiègle en diable) sa faune, sa flore, bref un monde. Si l’on excepte le froid mordant et la neige, usant passablement les jointures de mains et les godasses, un microcosme me fut donné à voir, divisé en quatre salles pour une pluralité d’univers fictionnelles. L’occasion était surtout unique en raison du 30e anniversaire du festival. Un événement jalonné de beaux rendez-vous, entre une masterclass, une rencontre pour discuter de film de genre (Genre Save the Screen!), une rétrospective sur le thème de la gémellité et, non pas une, mais deux nuits décalées avec films d’exploitations vénères et bis à gogo.

Sur la compétition proprement dite, les propositions se sont enchaînées avec une richesse formelle et thématiques variées, entre angoisse classique, sorcellerie exotique, huis clos nerveux et maniérismes arty inspirés. La Pietà d’Eduardo Casanova a remporté le Grand prix du festival du film fantastique de Gérardmer, mais pas seulement, récoltant également le Prix du Public et le Prix du Jury jeunes de la région Grand Est. Une moisson donc, en tout bien tout honneur. Connu jusque-là pour son film Pieles (2017) où les déformations faciales exploraient l’enfermement social et l’introspection rose chair, l’ex-acteur de sitcom devenu réalisateur fait un nouveau hold-up avec son second long métrage. Le film suit l’histoire de Matteo (Manel Llunell), grand ado mutique vivant dans le giron, quand ce n’est pas sous les jupes de sa mère (Ángela Molina). Lorsque celui-ci apprend qu’il est atteint d’une maladie grave, la nouvelle est dramatique, d’autant qu’elle est le symptôme d’une relation jusqu’au-boutiste et quasi-incestueuse: celle d’un amour maternel bien trop fusionnel pour son propre bien… La Corée du Nord, les touches fuchsia et l’étude au scalpel maniériste et formel sont au programme de cette proposition pour le moins hors norme. Le festival a également attribué deux prix du jury: à Piaffe de la réalisatrice allemande Ann Oren et à La Montagne, du français Thomas Salvador qui a aussi reçu le prix de la critique. Deux palmarès également à retenir: le prix spécial du 30e anniversaire donné à Watcher de Chloe Okuno dont c’est la première rréalisation, et le prix du court-métrage attribué à l’essai monochrome, forain et Guy-Maddinesque Il y a beaucoup de lumière ici de Gonzague Legout.

Micro-critiques des longs-métrages en compétition:

Blood de Brad Anderson (États-Unis) – Film d’ouverture
Un film d’ouverture riche thématiquement, mais dont les ressorts sont encore trop classiques pour convaincre pleinement. Explorant l’addiction, le passé qui revient nous hanter, le foyer brisé et le sang, Blood a le mérite de repomper des enjeux vus et revus et acquis du public (le suspense et la surprise sont fragiles, presque absents) autour d’enjeux connus, mais habilement maîtrisés: une perturbation surnaturelle nous confrontant de force à notre passé, et la nécessité d’en prendre conscience. Mais, là encore, pas d’étincelles suffisantes pour graver la rétine.

La Montagne de Thomas Salvador (France)
Après Vincent n’a pas d’écailles (2014), la confirmation d’un auteur sur qui compter, dont la poésie égale l’astuce de ses effets, et que nous avons eu la chance de rencontrer, le temps d’un entretien pour la ChaosTV. Les Alpes françaises servent ici de prétexte à un voyage initiatique, celui d’un héros non moins atypique confronté au merveilleux. Évoquant la traversée du tunnel d’Alice et un sens de l’image contemplative, le long-métrage coche toutes les cases du réalisme magique. Si l’épure du film peut receler quelques longueurs, elle n’en est pas moins habitée par une authentique quête de sens avec toutes les découvertes que cela suppose. Porteur d’une nouvelle lumière, le héros finira par nous la livrer à son tour.

La Pietà d’Eduardo Casanova (Espagne)
Attention choc chaos! Encore méconnu, il se pourrait bien que ce second film soit la consécration de son auteur (on croise fort les doigts!). Soit l’histoire d’une relation mère-fils bien trop fusionnelle pour être décente. Une complicité toxique qu’aura tôt fait de rappeler l’arrivée de la maladie et des névroses (non sans une bonne dose d’humour noire absurde bienvenue)… Comme un Almodóvar dans lequel on aurait poussé tous les potards. Pour illustrer cette « dramédie », une esthétique maniériste tout en rose et gris délavé, concentré en intérieurs symétriques et confinés pour traduire l’étouffement. Un « film de chambre », une dictature à échelle intime interrogeant l’amour dévorant et se terminant par un climax aussi viscéral qu’émotionnel où l’inadaptation se transforme en horreur. Le film a reçu le Grand Prix, rappelons-le.

La Tour de Guillaume Nicloux (France)
Un concept aussi simple qu’ingénieux et directement immersif. Associez barre HLM + huis clos + une fine pincée de fantastique et vous obtiendrez des étincelles. Pour son retour au genre, Guillaume Nicloux propose un récit choral anxiogène, nerveux et jaunâtre dans lequel il ausculte cyniquement les mécanismes grégaires et délétères d’une micro-société réduite à elle-même. Tensions raciales, alliances, confusion jusqu’à la désespérance, si les enjeux se mêlent, quitte à se mettre les pieds dans le tapis, la limpidité fataliste du dernier tiers nous remet sur la bonne voie et achève de nous convaincre. Réalisé avec un élan et une énergie légèrement punk, pour l’anecdote, le film n’est pas sans (furieusement) évoquer Green Room (Jeremy Saulnier, 2015).

Memory of Water de Saara Saarela (Finlande, Allemagne, Estonie & Norvège)
De prime abord, nous sommes en terrain connu: un récit d’anticipation où le manque de ressources contraint les humains à rétropédaler sévère, subsistant encore autour d’artefacts technologiques. Ici, c’est l’eau qui manque. Une restriction autour de laquelle vient s’organiser les enjeux. On pense immédiatement à un film qu’on aime beaucoup chez Chaos, soit Vesper Chronicles (Kristina Buožytė et Bruno Samper, 2022). Une héroïne charismatique et courageuse, une quête, un suspense autour d’une (res)source secrète capable de changer le monde, autant d’ingrédients rendant ce film solide et efficace. Original, qui plus est dans son syncrétisme culturel où l’âpreté scandinave se mêle au raffinement japonais. Programmatique toutefois, on regrettera un souffle, le pas de côté qui aurait insufflé la différence.

Piaffe d’Ann Oren (Allemagne)
L’objet arty de la compétition, non tant dans la forme (pour le coup, ce serait La Pietà) que dans le fond. Premier film pour sa réalisatrice, ô combien étrange et qui ne se laisse pas si aisément dompter. Travaillant sur une publicité, à la recherche du son parfait, une jeune bruiteuse voit une queue de cheval (littéralement, hein) pousser sur son corps. Si l’on regrette l’aspect court-métrage étiré en film, comme le prouvent ses longueurs et son abstraction (les fans du cinéma de Peter Strickland, vous aimerez ce film), l’œuvre propose une approche tout en textures, lenteur et sensualité où la découverte du désir et l’accueil de sa part animale est une entrée, au pire vers la folie, pour le meilleur vers la catharsis et un alignement intérieur.

The Nocebo Effect de Lorcan Finnegann (Irlande, Philippines, Royaume-Uni & États-Unis)
Le film est reparti bredouille et dans une compétition, il faut bien faire un choix, mais heureusement, nous sommes là pour rectifier le tir. Pour ceux qui l’auraient oublié, Lorcan Finnegann nous avait pondu Vivarium (2019), cauchemar très Rod Serling / Quatrième dimension où la maison tenait lieu de l’éternel retour infernal. S’il est encore bien question de foyer, le trouble n’est pas tant hors-cadre qu’intérieur, via infiltrations, symptômes fiévreux où ce qui nous soulage couve un mal pernicieux. Interrogeant l’œuf et la poule, convoquant la sorcellerie et les superstitions, l’horreur se charge d’exotisme et monte crescendo en parallèle des suées d’Eva Green (que nous sommes bien contents de retrouver) jusqu’au final brutal. Des similitudes d’ailleurs qui le rapproche beaucoup de Jusqu’en enfer de Sam Raimi (2009). Le film n’est pas parfait, certes: on notera une légère stagnation et une sur-explicitation finale évinçant de facto des zones d’ombres qui aurait gagné à être suggérées. Néanmoins, une belle surprise qui renouvelle l’horreur, une fraîcheur et pour nous la confirmation de son réalisateur. Un must-see!

Watcher de Chloe Okuno (États-Unis)
Pour un premier film, Watcher est plutôt solide. Mais cela ne fait pas une œuvre et une certaine noirceur manque à l’appel. Introduisant une jeune Américaine en couple (Maika Monroe, la final girl d’It Follows) dans un environnement qui lui est étranger et donc quelque peu anxiogène, le pitch est efficace. De même que l’élément perturbateur: un inconnu à la fenêtre qui l’épie. L’œuvre avance ainsi sur ses rails sans vraiment s’en départir. Certes, le film offre des séquences fortes tout en tensions et silence et remue tout ça dans une approche post #MeToo dans l’ère du temps. L’horreur ici n’est pas tant la difficulté d’identification de la menace qui rôde (un tueur) que la malheureuse Cassandre que personne ne croit. En raison de son schéma bien trop classique, on voit à 1000 km les tenants et aboutissants de ce thriller qui « nous fait croire que », mais dont les ficelles, bien trop usées, ne sont pas assez fortes pour nous laisser un suspense mémorable. Allez, next.

Zeria de Harry Cleven (Belgique)
Zeria ne ressemble à rien de connu et c’est très bien comme ça. Le genre de film qui, de façon unanime, fait dire aux gens ça passe ou ça casse. À partir d’un vieil homme, et accessoirement dernier survivant sur terre, racontant sa vie sous forme de monologue à son petit-fils Zeria, le film propose un récit certes intimiste, mais linéaire. Ce qui gratte est plutôt à chercher du côté esthétique: entre Eraserhead (David Lynch, 1977) et le cinéma des frères Quay, Zeria est un film de marionnettes mêlant animation et acteurs grimés, dont les faces ont une expressivité troublante mâtinée d’uncanny valley. D’autre part, l’atmosphère, cheminement tout en spleens, traumas et ombres, peut rebuter. Ce serait toutefois oublier sa poésie à la fois visuelle (les maquettes, les ombres chinoises, les tableaux magnifiques de tâches et de vapeurs) et narrative: le point de vue qui nous est donné des choses, des peurs, du pardon et de la vie est assez bouleversante, et on pèse nos mots. Pour nous avoir mis mal à l’aise et émus en même temps, Zeria est un gros coup de cœur.

Petit mot sur ce que nous avons vu hors-compétition. Lueurs perdues, ciel entre chien et loup, nappe de brouillard et solitude sont au programme de Domingo et la brume d’Ariel Escalante Meza. Entre Ken Loach et Apichatpong Weerasethakul, le film convoque le drame social nappé d’une ambiance évoquant, dans son meilleur une approche poétique et éthérée, au pire le sommeil dans sa propension à étirer son atmosphère. Restons en Amérique centrale, mais troquons cette fois les tons froids contre les teintes pastels. Dans Huesera de Michelle Garza Cervera, une femme enceinte est en proie à des visions infernales. Épinglant le baby blues, l’injonction des femmes et des mères à tenir plusieurs rôles, l’horreur est utilisée pour mettre en lumière les injonctions sociales, synonymes, sans détour ici, d’aliénation.

Concernant la production française, elle… se porte. En plein feu de Quentin Reynaud nous sert un survival dans les landes où un père et son fils doivent survivre au cœur d’un feu de forêt. L’unité de temps favorise l’immersion pour nous fait vivre au plus près la dure réalité des étés à venir. Les cendres et la fumée transforment l’espace et accentuent notre confusion. Des latences étirées cependant et certains actes irrationnels des personnage utilisés pour titiller l’adrénaline empêche une identification forte et un souvenir certain. Dans la catégorie documentaire, deux propositions sous forme d’hommage: l’une mettant en parallèle le cinéma de Lynch et Le Magicien d’Oz (Victor Fleming, 1939) dans Lynch/Oz (Alexandre O. Philippe) et le second, King on Screen, consacrée aux adaptations ciné de Stephen King (Daphné Barrow). Pour le premier, on craignait une comparaison assez mince (bien que sensée) pour finalement nous retrouver face à un objet argumenté, illustré, qui compare et interroge intelligemment les angles de création. Quant au second, s’il est calibré et plus traditionnel (on imagine bien un format sur Arte), il n’est pas avare en anecdotes, connus ou non, qui font bien plais’.

On notera également, chose singulière, une proposition épique et rétro: Irati de Paul Urkijo Alijo. Gros moyens pour cette fresque espagnole de magie, entre force païenne et chrétienté primitive. Le film n’est pas toujours fin et renoue avec la fantaisie baroque des 80’s façon Conan le barbare (John Milius, 1982). Une proposition généreuse malgré tout, détaillé sur l’époque qu’elle dépeint et qui passe bien avec un second degré. Un premier long également attendu au tournant: connu pour ses collaborations et son court-métrage 4 (2009), Édouard Salier présenta en avant-première Tropique. Un film sur deux frères, touchés de près ou de loin, par le cosmos, sa force d’attraction et ses conséquences. L’élément perturbateur du film provoquera la surprise et décevra, si l’on ne comprend pas que le fantastique ici n’est pas tant le sujet qu’une voie d’accès vers un drame social (on regrettera quand même des longueurs et un manque de sursaut global). Pour clore cette catégorie, enfin, devons-nous vraiment parler de The Communion Girl de Victor Garcia? Le film se regarde certes, doué d’une structure pas trop dégueu. Mais enfin, une gamine maudite jetant sa malédiction, encore? Le sujet est éculé jusqu’à la moelle, sans rien proposer de neuf. Et ne parlons même pas de certaines séquences, redites éhontées de Ring (Hideo Nakata, 1998) ou de Ça (Andy Muschetti, 2017)… Hop, ça dégage.

Sachez enfin qu’au vu du nombre de propositions et du rythme d’œuvres à cocher, nous n’avons pas pu tout voir. Exit donc Knock at the Cabin le dernier Shyamalan/twist/ »retour espéré? » (mais vu par Gérard), The Elderly (Raul Cerezo & Fernando Gonzalez Gomez) ou le film d’animation 3D: Maurice le chat fabuleux (Toby Genkel & Florian Westermann); et d’autres films déjà traités par le site, à savoir Nos Cérémonies (Simon Rieth) ou Venus (Jaume Balagueró).

Concernant les courts, on saluera cinq petites propositions généreuses pour cette année. Growing d’Agata Wieczorek convoque l’inquiétante étrangeté autour d’une jeune infirmière dans une clinique pré-natale. Texture, maternité contrariée et fœtus troublant rythmeront cette réflexion mystérieuse autour de la grossesse et, in fine, du sujet de l’avortement en Pologne. Un noir et blanc doublé d’une bande-son musicale nous introduit cette fois dans l’univers du cirque avec Il y a beaucoup de lumière ici de Gonzague Legout. Une mystérieuse fumée à priori consciente s’infiltre entre les chapiteaux et les forains. Le symbole d’un magma créateur tout en éclat dans un essai évoquant nettement l’univers du cinéaste Guy Maddin. C’est le court-métrage qui gagnera le prix Gérardmer 2023.

Retour à une parenthèse plus narrative, mais non moins étrange avec La Machine d’Alex de Maël le Mée. Un étrange moteur fait de chairs devient le réceptacle secret et sexuel de jeunes ingénieurs queers. Les touches de comédies sont bien tenues et le désir adolescent aussi, dans cet hommage direct au body-horror biomécanique. Notre coup de cœur. Quant à Antonin Peretjatko, il n’a plus à confirmer son statut. Sa parenthèse Les Algues maléfiques cependant nous a fait bien rire. Comédie inspirée du terroir breton, le cynisme et l’absurde sont au programme. Comme quoi, la gratuité fun fait toujours du bien. Pour finir, Nicolas Maillot nous introduit aux mystères de la flore avec Les Racines sauvages. La découverte d’un corps altéré par des mutations végétales nous entraîne dans un univers souterrain et habité. Les images ont cette lenteur grave comme pour mieux traduire la transformation, mais également l’étrange corrélation entre absence et présence. Et ça, on aime! M.S.

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