La Nuit du 12, de Dominik Moll a glané la Palme du Chaos 2022. Nous avons rencontré le réalisateur, les deux acteurs principaux, il ne manquait à l’appel que Gilles Marchand, fidèle collaborateur de Moll (Harry un ami qui vous veut bien, Lemming…) et co-scénariste de cette merveille de film. Avec nous, il revient sur la trajectoire fulgurante de ce long métrage en 2022.
Comment La nuit du 12 a traversé 2022?
Gilles Marchand: On nous dit depuis des années que la vie d’un film est jouée à 9h du matin, le mercredi de sa sortie, dès la première séance du multiplexe des Halles. Si vous faites 17 entrées ou si vous en faites 39… on en déduit le succès ou l’échec d’un film. Des prophéties souvent exactes et pour une bonne part «autoréalisatrices». Bref, en général à 9h la messe est dite. Mais l’été dernier, avec le Covid-19, tout était un peu chamboulé, et La nuit du 12 s’est installé sur la durée. Le fameux bouche-à-oreille qu’on espère toujours a pu fonctionner. Il y avait ce pari de sortir le film le 13 juillet, au milieu de l’été. Dominik et moi avions déjà vécu ça il y a vingt ans avec Harry, un ami qui vous veut du bien, sorti en plein mois d’août, et qui avait été un gros succès. Avant son arrivée en salles, le film avait été présenté au Festival de Cannes: on était très heureux de l’accueil, mais on restait prudents. Certains festivaliers enthousiastes ont écrit qu’ils regrettaient que La nuit du 12 ne soit pas en compétition… Comme dit Dominik, il vaut mieux lire ça plutôt que l’inverse. Il faut avouer que le simple fait que le film s’installe et élargisse progressivement son public a quelque chose de très satisfaisant. Ça contredit un peu l’accélération générale et la brutalité qui va avec. Aujourd’hui, le film est disponible en VOD et existe en Blu-ray/DVD, mais on continue de l’accompagner en salles en France et dans le reste du monde. On a l’impression que partout les gens s’approprient le film et ce dernier continue à faire son travail longtemps après les projections. Dominik et moi avons reçu des témoignages émouvants. Je me souviens d’une spectatrice qui lui a écrit pour raconter qu’elle avait vu le film quelques jours avant de se faire suivre dans la rue, une nuit, par un mec. En la voyant courber les épaules sans répondre dans l’espoir qu’il la laisse tranquille, le type se marre: «Vas-y c’est bon, je vais pas te tuer!». Le film revient alors à l’esprit de cette jeune femme, la situation lui apparaît dans ce qu’elle a de révoltant. Elle s’arrête net et se retourne vers le type et lui lance: «Parce qu’il faudrait que j’attende d’être tuée pour dire stop!?! C’est quoi votre problème?!!». Dans sa lettre, elle disait que c’était le film qui lui avait donné le courage de ne pas se laisser faire. En réalité, ce courage était en elle, mais c’est vrai que La nuit du 12 par son propos et sa forme singulière touche un nerf de notre société.

Et si La nuit du 12 touche un spectre très large de spectateurs, cela vient aussi de sa dimension intime, introspective même. Avec ce film, Dominik répond de façon très personnelle et honnête à une question de société. J’ai l’impression que Dominik et moi dans notre travail, nous sommes comme les deux enquêteurs. Ce projet questionne aussi notre rapport au cinéma: le fait que nous ayons fait des films où des femmes sont tuées par des hommes, nous oblige à nous interroger: qu’est-ce que ça signifie? Pourquoi nous racontons certaines histoires? Il y a quelque chose dans le film sur «l’inquiétude masculine» face à cette violence. Dominik est père de trois filles et l’inquiétude du personnage de Yohan (Bastien Bouillon) est la sienne. Dominik dit une phrase simple: «on parle beaucoup de la libération de la parole des femmes, mais les hommes doivent l’écouter». La nuit du 12 raconte ça: la prise de conscience de deux bonhommes qui sont de bonne volonté et espèrent être du bon côté, mais qui ne sont pas forcément programmés pour écouter vraiment et qui, d’un coup, parce que les femmes s’expriment et parce que cette violence est intolérable, en arrivent à s’inquiéter de leur propre surdité sur ces questions. Aujourd’hui, on voit bien que dans bien d’endroits de la société, la vision des choses a bougé: on regarde les films différemment, on entend des phrases dites dans la rue, au café, différemment, certains comportements qu’on laissait faire se révèlent insupportables. Si l’écoute et le regard évoluent, alors les choses sont susceptibles de changer.

On vous sait fan de David Lynch. L’ombre de Twin Peaks, sans qu’elle soit ostentatoire ou ouvertement référentielle, plane malgré tout sur La nuit du 12.
La mort de Laura Palmer plane sur toute la série Twin Peaks, et effectivement, avec Dominik, nous ne voulions pas que Clara, la victime, soit juste le prétexte à une enquête policière. Elle devait être là tout le temps dans l’esprit du public. Elle devait hanter le film. C’est aussi pour ça que Dominik a choisi que ce soit elle sur l’affiche. On ressentait la présence de la victime de façon très forte chez Lynch, c’est une référence consciente de La nuit du 12. De même que dans l’annonce de la mort à la mère, ce mélange de choses très concrètes et d’une dimension presque abstraite, quasi surnaturelle, vient sans doute du début de toute l’ouverture de Twin Peaks. Dans nos conversations, j’ai pu dire à Dominik, qui est pudique et aime l’épure, que pour certaines scènes, il ne fallait pas avoir peur du «trop», et donc ne pas s’interdire de faire hurler la mère lorsqu’elle ne veut pas croire que sa fille est morte. Il fallait cette incarnation, assumer ce mélange de rigueur et d’impudeur, c’est vrai également des larmes de Nadia, l’amie de Clara, au restaurant… Je pensais qu’il fallait que par moment ça sorte du cadre, que ça explose. Afin de créer un grand écart avec la sobriété de Dominik. Ça devait jaillir par instant pour révéler ce qui la pression contenue à l’intérieur, comme une côté cocotte-minute. Je crois que c’est une des forces du film.

Vous travailliez déjà de cette façon sur Harry, un ami qui vous veut du bien?
Il y a une grande complicité entre Dominik et moi, et nous sommes très complémentaires. Je me souviens que pour Harry, on plaisantait pas mal en disant qu’il était Michel, que jouait Laurent Lucas, et que j’étais Harry, que jouait Sergi Lopez. Je le poussais au crime. Je prends un tout petit exemple, le 4X4 qu’Harry offre à Michel au milieu du film. Dominik avait écrit une scène où Harry payait la réparation de la voiture de son ami… Et j’avais réagi en disant: «Non… Harry il est dans l’excès. La réparation, c’est trop normal pour lui. Bien sûr que si tu as plein de pognon et que la voiture de ton ami fauché tombe en panne tu peux lui offrir la réparation… Non, Harry, lui, rien ne l’arrête: il faut qu’il lui achète carrément une grosse voiture toute neuve! Comme un jouet!» Dans un premier temps, Dominik craignait que ce ne soit pas crédible, que c’était trop. Et puis il trouvait qu’un 4X4 c’était vulgaire. Je répondais, comme Harry dans le film: «C’est pas vulgaire, c’est familial!» On riait de nos échanges, mais Dominik résistait encore un peu. Je m’étais alors amusé à lui envoyer juste la photo d’un 4X4 découpé dans le journal, que j’avais colorié comme un gamin au feutre rouge et sur lequel j’avais écrit de manière un peu démente: «Un ami qui vous veut du bien». Ce mélange de menace et de cadeau fonctionnait avec le personnage et le ton du film. Et comme dans un jeu de rôle, nos échanges nourrissaient directement les dialogues. Michel dit de ses parents qu’Harry accuse de lui sucer la moelle: «Il ne faut pas exagérer…», Harry réplique furieusement: «Au contraire! Il faut exagérer!». Dominik est quelqu’un de très droit, je suis peut-être plus tordu, même si j’espère être un peu moins psychopathe que Harry. Mais je ne veux pas donner l’impression que ce qui est singulier ne lui appartient pas. Au contraire, c’est le mélange des deux: c’est précisément parce qu’il est très droit que les déraillements sont puissants.

Des films marquants vus en 2022?
Oui. J’ai été impressionné par Bruno Reidal sa singularité et son fantastique interprète Dimitri Doré… Comme par l’incarnation toujours démente d’Adèle Exarchopoulos dans Rien à foutre… Dans Petite Nature de Samuel Theis le gamin est, lui aussi, incroyable. I comete est un ovni réjouissant. En parlant d’ovni et malgré quelques réserves, Nope reste très dessiné dans ma tête. J’ai adoré Contes du hasard et autres fantaisies de Ryūsuke Hamaguchi, la façon dont, avec une économie narrative et des situations minimales, il m’emporte loin. Dans un autre genre, Leila et ses frères est un de mes films cannois préféré. As bestas de Sorogoyen, Ménochet est à chaque fois formidable. Licorice pizza du toujours étonnant Paul Thomas Anderson… Et un de mes chouchous cette année est le documentaire d’animation Flee que je trouve renversant. Mais il y en a d’autres… Le Michael Hers, Les passagers de la nuit que j’ai trouvé très gracieux. Et j’aime beaucoup deux films réalisés par des amis: Ils sont vivants et Le monde après nous… Pardon, je pars dans tous les sens et j’en oublie sûrement… Et je ne parle que des films vus en salle.
Quels sont vos projets?
Je préfère ne pas évoquer les projets en cours d’écritures … mais il y a des choses qui m’excitent beaucoup. Dans ceux qui sortiront en 2023, il y a le prochain film de Robin Campillo: Vazaha, les blancs. J’ai accompagné Robin et Marie-Ange Luciani sa productrice, de l’écriture à la post-production, en passant par les repérages et le tournage en France et à Madagascar. Nous avons eu au fil des mois, un long un dialogue à trois, toujours amical, riche et passionnant. Robin et Dominik ne travaillent pas du tout de la même façon et c’est une chance absolument dingue de pouvoir passer d’un univers à l’autre.
