« L’amour qu’il nous reste » de Hlynur Palmason : chronique familiale aussi bizarre que fascinante

Sous des couverts mélodramatiques, voici un film assumant toute sa singularité. En narrant le quotidien d’une famille contemporaine islandaise : maman artiste, père pêcheur en haute mer, une fille adolescente et des jumeaux garçonnets, le film tire une collection de portraits aussi joviale qu’insaisissable. Raconter l’ordinaire tout en révélant, sans en avoir l’air (c’est là sa force secrète) le drame intime et indicible que s’y joue : la distance entre les parents, avant les conflits et in fine, la séparation. Comment raconter, malgré cette situation de crise, l’amour qui demeure ? En travaillant sur le rythme, l’espace, les silences, la répétition… jusqu’à atteindre une certaine intimité, insolite et piquante.

Le précédent opus du réalisateur, Godland, nous avait marqué par sa temporalité suspendue, porteuse d’un souffle, anti-spectaculaire dans sa forme et, pour cette raison, épique. En apparence, son nouveau long-métrage s’affirme presque comme un pied de nez. Bien sûr, nous retrouvons ce qui faisait le sel de sa mise en scène : la fixité des cadres, centralisés par ces photogrammes au format 4/3, comme autant de détails d’une toile plus large ; à l’intérieur desquelles, les plans parlent d’eux-mêmes, en faisant surgir le cynisme, l’étrange, l’imprévisible. Le tout, au service d’un propos resserré, voire modeste. L’équipe technique, pour cette raison, était réduite à quelques personnes, et le matériel du tournage, guère plus nombreux (limité à une caméra, un trépied léger et nul éclairage).

Par-delà ce microcosme formel, ce qui intéresse Hlynur Pálmason sera de nous partager, comme autant d’instantanés, les moments en creux, les vicissitudes, les bizarreries personnelles : les discussions entre pré-ados, les disputes, la suffisance d’un galeriste, un accident filmé au loin… Le spectateur est pris à témoin, sans que cela soit ressenti de façon intrusive. Les matières brutes filmés en gros plan (filet de pêche, tôles industrielles, rouilles, herbes graminées, fibres abrasives) ajouteront autant de colorations pour illustrer les émotions en cours, ou les personnalités du clan. Et le montage accentuera ce propos : jump-cut, time-lapse (la scène pivot d’un chevalier-épouvantail s’érigeant au fil des saisons) et voix-off défilent en imagier cocasse, pour évoquer le temps qui passe, et brouiller nos repères.

Certes, il manque peut-être une étincelle, dans ce traitement à la fois curieux et naturaliste, une absence d’enjeux, pourrait-on dire, empêchant plus d’immersion émotionnelle. Pour autant, en sublimant la monotonie du quotidien, en racontant ce qui résiste ou ce qui survie d’amour, en assumant également son ton onirique (le temps d’une scène, jamais un coq nous aura fait autant cauchemarder…), proche du réalisme magique, voici une proposition marquante, puisque tout en assumant sa bizarrerie, l’entremêle d’une patte douce-amère.

17 décembre 2025 en salle | 1h 49min | Drame
De Hlynur Pálmason | Par Hlynur Pálmason
Avec Saga Garðarsdóttir, Sverrir Gudnason, Ída Mekkín Hlynsdóttir
Titre original Ástin sem eftir er

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