J’irai comme un cheval fou, second long-métrage de Fernando Arrabal, raconte l’amitié fusionnelle entre un playboy tourmenté et un nain armé de pouvoirs mystiques (il peut faire disparaître et apparaître des animaux). Le résultat s’inscrit dans la tradition du mouvement Panique qu’Arrabal a fondé avec Alejandro Jodorowsky et Roland Topor.
En surface, J’irai comme un cheval fou ressemble à un road-movie picaresque où l’amitié devient un amour passion. On comprend rapidement où Arrabal veut en venir, d’autant qu’il reprend des obsessions de Viva La Muerte comme la mère castratrice, la charge antisociale, l’anticléricalisme etc. En substance, il oppose le primitivisme et la société, la beauté et la laideur, le désert et la ville, la nature et la pollution, le néant et la plénitude, l’amour et la mort. Puis, se débarrasse des dilemmes binaires dans une scène finale de cannibalisme, tirée de cette fameuse croyance indigène selon laquelle on devient l’autre en le mangeant.
Au cinéma, on a vu ça plus tard et en non moins hardcore dans Trouble Every Day, la transe impressionniste de Claire Denis. Mais pour l’époque, Arrabal y allait franco, cherchant l’ambiguïté entre l’innocuité du propos et le caractère scabreux des images (effeuillage d’un travesti, scatologie, sexe masculin massacré, jets de sperme sur le visage). Aden, l’un des deux personnages principaux, est le plus grand paradoxe du film: élégant et play-boy en apparence mais torturé au-dedans. A travers des flashbacks, Arrabal le compare à Oedipe pour révéler ses traumatismes, comprendre la nature de sa misogynie, son rejet des femmes et son attirance pour les hommes. A l’inverse, Marvel est laid mais ne théorise rien. Cette confrontation de deux hommes et donc de deux univers différents rappelle juste que les contraires s’attirent. Ce n’est plus une question de sexualité mais de philosophie existentielle.
Si Aden aime Marvel (et réciproquement), c’est parce que l’un possède ce que l’autre n’a pas. Au gré du récit sinueux, Arrabal propose des hallucinations qui appuient son goût pour une imagerie forte. Par exemple, il montre un enfant mort pour symboliser l’enfance d’Aden, assassinée le jour où il a découvert une vérité terrible sur sa mère. Si on devait utiliser une métaphore, J’irai comme un cheval fou ressemblerait à un nœud psychologique. Et le résultat, avec ses images surpuissantes, serait évidemment impossible à refaire de nos jours.

