[JEFF NICHOLS] «Je ne crois pas à la fin du monde»

Jeff Nichols confirme à chaque nouveau film une extraordinaire capacité à composer des images qui nous font croire en l’incroyable. Mais comment fait-il?

Jeff, comment est né Midnight Special?
Jeff Nichols: Tout est parti d’une image extraite d’un cinéma de genre ancien comme on en voyait dans les drive in américains dans les années 70-80. Ma première image a été celle d’une course-poursuite, d’un bolide roulant à fond sur les petites routes du sud des États-Unis. Je voyais alors deux mecs à bord et un titre: Midnight Special. Ça, c’est le point de départ. Un fantasme de film. Je ne savais absolument pas encore quelle histoire j’allais raconter. Mais je voulais me confronter au cinéma de genre, sans en avoir peur, pour en utiliser les codes comme les archétypes et tenter quelque chose de nouveau avec quelque chose d’éprouvé. Secrètement, je voulais que Midnight Special provoque la même réaction que lorsque les spectateurs ont découvert Terminator (James Cameron, 1984). C’est mon côté «enfant des années 80 ayant grandi avec ET, Starman, Goonies, Les dents de la mer» qui parle. De manière générale, il faut jouer avec les genres. Les gens aiment ça parce qu’ainsi, ils savent où ils s’aventurent et cet étiquetage rassure aussi les financiers. Ainsi, on peut présenter Midnight Special comme un film de science-fiction et proposer un traitement qui sort des normes.

A partir de quel moment avez-vous développé cette image?
Jeff Nichols: Après la naissance de mon fils… J’ai commencé à réfléchir sur le sens de la paternité et ce qu’un père représente pour son fils, et réciproquement. A partir de là, le film a commencé à prendre forme, développant l’idée que lorsqu’on a un enfant, on abandonne une part de soi à l’univers. D’une certaine façon, Midnight Special affirme que nos enfants vont suivre leur choix : nous devons leur faire confiance et les laisser libres de leurs décisions.

Il y a une vraie continuité avec Take Shelter, non?
Jeff Nichols: Oui, il y a un lien très intime entre Take Shelter et Midnight Special, dans le sens où Take Shelter a été écrit par un homme qui s’apprêtait à devenir père et Midnight Special par un homme déjà père, travaillé par l’idée d’être un bon père, nourrissant de nouvelles angoisses… Et nous répondons à cette peur d’être parent par cette peur instinctive de tout contrôler; ce qui peut être toxique pour l’enfant. Il faut le comprendre avant de contrôler son destin. Au moment de Take Shelter, tout allait bien, je sortais Shortgun Stories: ma femme et moi venions de nous marier, nous désirions fonder une famille, j’entrais dans la trentaine et ma carrière commençait à décoller. Peut-être est-ce dû à la culpabilité que l’on ressent lorsque l’on est heureux mais toutes ces choses additionnées m’ont un peu foutu la pression. Pour la première fois de ma vie, j’étais réellement anxieux parce que je ne voulais pas perdre ce bonheur-là. Je ne voulais pas que le monde change, je voulais conserver cette stabilité. Et j’ai utilisé cette anxiété du lendemain pour écrire ce personnage persuadé que son univers familier va s’écrouler, que la fin du monde est proche… Dans le processus d’écriture, l’inspiration pour Midnight Special était très proche de Take Shelter, que l’on avait réalisé avec 800000 dollars; au sens où je ne prends pas de précaution, je ne m’interdis rien, je ne pense pas au budget.

On retrouve un écrin apocalyptique dans Midnight Special.
Jeff Nichols: C’est un sujet terriblement contemporain, non? Le but de l’artiste, c’est de traduire l’état du monde et surtout son humeur. Nous ressentons tous la pression du monde actuel, peu importe que nous soyons ou pas concernés par l’économie, la société ou l’environnement. Cela vient aussi peut-être du bien que j’ai grandi en regardant des films post-apocalyptiques comme Mad Max, mais plus que des films de fin du monde, je pense surtout à des livres où l’ordre social est bouleversé comme Sa majesté des mouches ou La ferme des animaux. Certains auteurs ont pensé la société différemment et cela signifie que s’il y a une fin du monde, il y a toujours une possibilité de reconstruction, bonne ou mauvaise. De toute façon, je ne crois pas du tout à la fin du monde… En dépit de mes films marqués par la gravité, je suis quelqu’un d’enthousiaste et de positif. Le monde change en permanence, évolue de plus en plus vite ; ce qui ne nous permet pas de trouver le bon équilibre. Mais je n’ai jamais été effrayé par la «destruction du monde». Mes réelles peurs sont plus liées à des problèmes pragmatiques comme l’économie et l’environnement.

Vous aviez révélé Michael Shannon dans Shotgun Stories, votre premier long métrage. Comment l’aviez-vous découvert, à l’époque?
Jeff Nichols: Gary Hawkins, un de mes professeurs au lycée, avait travaillé avec lui lors d’une des séances de travail du Director’s Lab du Sundance Institute. Il m’avait montré une vidéo de lui et j’ai été immédiatement subjugué par son jeu. A l’époque, je me suis dit : «Je vais écrire un rôle à ce mec dans chacun de mes films». Au moment du casting de Shotgun Stories, Gary m’a donné le contact de Michael. Je l’ai appelé et je lui ai dit : «Vous ne me connaissez pas, je viens de l’Arkansas mais j’ai écrit un rôle pour vous». Il a lu le scénario de Shotgun Stories et il a accepté. J’ai cette chance d’avoir une relation privilégiée avec Michael. C’est l’un des plus grands acteurs actuels.

A cause de Michael Shannon, il y avait un vrai lien entre Take Shelter et Bug, de William Friedkin, sortis au même moment. Mais ils fonctionnaient surtout comme une antithèse: Bug parlait d’autodestruction et Take Shelter, de protection.
Jeff Nichols: Exactement. Avec Michael, nous sommes allés à l’encontre de son personnage dans Bug qu’il avait joué de nombreuses fois au théâtre et qui lui collait à la peau. Nous voulions dépeindre son personnage comme un homme ordinaire, confronté à une situation extraordinaire. Avec l’idée que ce personnage ferait n’importe quoi pour protéger sa famille, même s’il donne l’impression d’être fou. Mais beaucoup de gens à qui j’en ai parlé craignaient le cas contraire et flippaient pour la famille. Cela vient du passif de Michael en tant qu’acteur et de sa performance dans Take Shelter toute en ambiguïté et en complexité. Je voulais vraiment faire un film-monde, parler de ce personnage pour parler du monde et de l’état actuel des choses, avec un point de vue personnel sur le mariage et la famille. Jouer sur la confusion mentale entre rêve et réalité était une manière intéressante de déterminer la narration. Si j’annonçais d’emblée que ce personnage était fou, alors le spectateur penserait la même chose. Or, je voulais qu’il expérimente ses visions et ses peurs avec lui, et non qu’il s’arrête à un jugement arbitraire.

Dans Midnight Special, Michael Shannon incarne encore le rôle principal et révèle un jeu encore différent. C’est très fort comme lien.
Jeff Nichols: J’avais Mike en tête pendant l’écriture de Midnight Special. Mais son personnage est plus proche de moi que de lui, dans la vraie vie. Je n’ai pas l’intention de lui donner un rôle différent, ils reflètent ce que je suis moi dans ma vie. Michael a une capacité à jouer sur son visage toutes les informations que le film ne donnera pas. Sur le tournage, on communique peu. Mike a généralement une ou deux questions à me poser, et c’est tout. Du coup, quand on arrive sur le plateau, on ne répète pas: on tourne aussitôt. Il se trouve que naturellement, son jeu sied parfaitement à mon écriture.

Midnight Special évoque le lien familial et incidemment le poids des parents sur l’enfant, la peur de reproduire les mêmes erreurs familiales, d’échouer à se reconstruire. C’est le sujet de tous vos films.
Jeff Nichols: Vous mettez le doigt sur quelque chose d’important. Le déterminisme est un sujet qui m’obsède, vraiment. Je trouve ça fascinant de penser que les parents préfigurent au fond les chemins de leurs enfants, inconsciemment ou non. On essaye de ne pas ressembler à nos parents et le temps fait qu’on leur ressemble… J’aime le fait que mes personnages aient une histoire dès le départ avant même que le film commence. Autrement, je réclame la croyance du spectateur en essayant d’épurer au maximum. Aux États-Unis, comme je travaillais pour la première fois avec un grand studio, ils ont fait des test-screening et à la fin tous les spectateurs voulaient en savoir plus. C’est ma façon d’inciter à des visions répétées.

Sinon, vous n’en avez pas marre d’être comparé à Terrence Malick?
Jeff Nichols: Je ne pense pas que ce soit juste mais c’est quand même très flatteur. La Balade Sauvage (1974) est mon film préféré. Tout y est parfait. Il restera éternellement en haut de mon top 5. Ce film est juste la clef de mon travail et il m’a donné envie de faire du cinéma. Mais je n’essaye pas de reproduire Terrence Malick. Tout simplement parce qu’il n’y a pas d’autre Terrence Malick. On a beau essayer de le copier, personne ne lui arrive à la cheville. Il a – et continue de le faire – développé un style unique de mise en scène qui touche au plus profond sans que l’on sache comment ni pourquoi. J’ai adoré The Tree of Life, une pièce unique et sublime de cinéma dans un monde où le plagiat semble un péché véniel. Ce cinéma-là ne ressemble à rien de connu. De mon côté, je veux juste raconter une bonne histoire. Une histoire qui touche le maximum de gens…

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