Ses mots ont laissé des marques indélébiles, son imaginaire du désir bousculait les conventions: poète des mauvais garçons et du désir qui tâche, Jean Genet a traversé la galaxie du cinéma à sa manière, preuve qu’il fallait une audace infinie pour mettre enfin des images sur ses récits. Des classiques à redécouvrir aux curiosités chaos, dix films célébrant les prisonniers d’amours et les garçons sauvages de l’écrivain…
Un chant d’amour (Jean Genet, 1950)
Qui peut mieux servir Genet que lui-même? Son unique film: une trentaine de minutes toujours aussi érotiques, puissantes, sulfureuses. Trente minutes d’un amour interdit, barricadé, fumé, fantasmé. Vingt-cinq ans de muselière pour une œuvre impossible pour son époque, peut-être encore pour la notre.
Bonus: Fireworks (Kenneth Anger, 1947)
À n’en pas douter, le petit frère du film de Genet, bien qu’antérieur à celui-ci. Kenneth Anger y évoque les marins lubriques, la masturbation, le désir de chair qui confine au cannibalisme, le faste kitsch. Cocteau adore et le programme à son seul et unique Festival du film maudit de Biarritz.
Le balcon (Joseph Strick, 1963)
Étonnante petite production signée par un ambitieux (ou inconscient?) Joseph Strick qui adaptera plus tard le Ulysse de Joyce et Tropique du Cancer d’Henry Miller (rien que ça…) Alors que la révolution gronde, Madame Irma dirige tant bien que mal son bordel, maison d’illusions où, dans les bras des prostituées, chacun parodie les grandes sphères du pouvoir, qu’il soit militaire, religieux ou politique. Genet se frottait les mains. On aurait bien entendu rêvé que Bunuel mette la main sur l’adaptation d’une pièce pareille, mais Strick signe tout de même un sacré petit film bizarre, rehaussé par une Shelley Winters en maquerelle lesbienne (que voulez-vous de plus?), croisant Peter Falk en soldat de pacotille ou Ruby Dee se faisant lécher les talons par monsieur le Juge.
Mademoiselle (Tony Richardson, 1963)
Vieille fille qu’on regarde de travers, les tétons scotchés, qui jette son dévolu sur un beau paysan italien. Cela pourrait faire une belle histoire d’amour… ailleurs. Genet et Duras à la plume, Tony Richardson à la caméra, et voilà une œuvre provocatrice et conspuée, portant pourtant en son sein un des rôles les plus hallucinants et risqués de Jeanne Moreau, ici vouée corps et âme à incarner une diablesse aux sombres desseins. Sous le feu, les crachats et les gouttes de transpiration, tout respire Genet.
Deathwatch (Vic Morrow, 1965)
Adaptation inattendue de Haute Surveillance, où Genet scrutait le quotidien de trois prisonniers, qui se détestent autant qu’ils s’admirent (et se désirent, bien entendu). Leonard Nimoy, Paul Mazursky et Michael Forest sont dirigés par l’acteur Vic Morrow, qui restitue avec force l’atmosphère moite, virile et épuisante de la pièce d’origine. Une curiosité vouée à la disparition tout comme sa version féminine Haute Surveillance tourné par Pierre Alain Jolivet en 1981.
The Maids (Christopher Miles, 1974)
Adaptation officielle de la pièce Les bonnes, tournée en partie à Paris et pourtant inédite en France à ce jour! Deux servantes au bord de la crise de nerf et leur patronne: de grimaces et de griffes, le film choisit la meilleure approche du texte de Genet, à se balancer entre la tragédie acide et la comédie grinçante. Il se vautre dans le camp tout simplement, allumant le brasier de trois actrices (Glenda Jackson, Susannah York, Vivien Merchant) en les poudrant à l’excès dans un jeu de rôle à tendance sm, pas très éloignée de la hagsploitation qui continuait alors de sévir…
Querelle (Rainer Werner Fassbinder, 1982)
Fassbinder… Genet… peut-être une association aussi grandiose que celle de Sade et Pasolini. Film testament crépusculaire, dont la sensualité crame la pellicule à chaque instant: marins en goguette, le pantalon baissé dans un port de fin de monde. Moreau, encore elle, chante Oscar Wilde dans son tripot et les moustachus se tripotent. Sorti de Midnight Express, Brad Davis est canonisé davantage en icône gay ++ aux côtés d’un Franco Nero ivre d’amour et d’un Gunter Kaufmann toujours aussi imposant. L’apothéose d’une filmographie, il va sans dire, et une esthétique qui s’incrustera à jamais dans l’imagerie gay, et ce n’est pas Jean Paul Gaultier ou Pierre & Gilles qui diront le contraire. Mais ne parlez surtout pas de Cargo de Nuit, Mondino vous dira «no homo»!
Le roi des roses (Werner Schroeter, 1986)
Grand film de Werner Schroeter, peut-être même son plus beau, qui n’adapte pas officiellement Jean Genet mais en extirpe la substantifique moelle (des jeunes garçons, des roses… you know): dans un château du sud de l’Europe, une mère voit son fils séquestrer et adorer un garçon dans sa grange. Un incroyable puzzle visuel entre le sale et le sacré, l’opéra et le grand-guignol, aussi irritant que séduisant.
Poison (Todd Haynes, 1992)
Encore en pleine période chaos (il venait de finir le déglingué Superstar: The Karen Carpenter Story), Haynes brode cette anthologie étrange parodiant aussi bien le documentaire que le cinéma d’horreur des années 50. Dans le troisième segment bien nommé Homo, il illustre l’univers carcéral genetien, entre pluie de crachats et caresse nocturne à réveiller les morts. Et il le fait si bien…
Les équilibristes (Nico Papatakis, 1992)
Papatakis connaissait bien Genet et avait même livré ses «bonnes» à lui avec Les abysses. Plus intéressant encore, Les équilibristes se sert d’un alter ego du nom de Marcel Spadice pour raconter librement la passion d’un Genet vieillissant pour un beau trapéziste tragique qu’il veut façonner selon son idéal. Fiction ou pas, Michel Piccolli campe un Genet parfait, sobre et odieux, sauvant de peu un long-métrage peu inspiré et finalement, assez peu audacieux.
Lilies – Les feluettes (John Greyson, 1996)
A l’ombre de l’influence trash d’un Bruce LaBruce, le canadien John Greyson avait pourtant su donner ses lettres de noblesse au cinéma gay canadien, son œuvre la plus aboutie étant ce très beau Lilies, fort bien récompensé en son pays et pas du tout ailleurs. Des prisonniers y rejouent les souvenirs d’un prêtre frustré, venu donner confession à un condamné à mort qu’il a bien connu. Bien qu’il s’agisse de l’adaptation d’une pièce de Michel Marc Bouchard (auquel on devra aussi Tom à la ferme de la Dolan), tout crie jeanjean ici: mise en abîme théâtral et queer, esthétique du sacré (des taulards travestis, du saint-csebastien…), feu des passions interdites. Un œuvre méconnue et incarnée, à la mise en scène remarquable.