Comme Jésus, il est de retour. 30 ans après sa sortie, Lune Froide s’offre une nouvelle vie en salle grâce au distributeur Malavida. Entretien buissonnier (et foutraque!) avec son heureux géniteur.
INTERVIEW & PHOTO: GAUTIER ROOS
Vous avez découvert les nouvelles de Bukowski en 1975, sur une île grecque, mais votre film Lune Froide ne sort qu’en 1991. Racontez-nous sa lente gestation.
Patrick Bouchitey: C’était la première chose que je lisais de Bukowski, les nouveaux contes de la folie ordinaire (1972). Et la première nouvelle, c’est La sirène baiseuse de Venice, Californie, dans sa traduction française. Cette nouvelle m’a vraiment imprimé la pellicule! Quand j’ai voulu réaliser un court-métrage, fin des années 80, je me suis assez naturellement tourné vers elle. Je l’ai adaptée tout seul et le court-métrage a été produit par Studio Lavabo, notre boîte de production. On a tourné le film avec Stévenin. Une fois le montage fini – tout ça était un peu bricolé, fait assez rapidement – on est allé le présenter dans les festivals. J’ai eu le Grand Prix à Clermont-Ferrand, avec de décrocher un César dans la foulée. Ce qui m’a permis de faire des projections avec Gaumont, qui m’a laissé à disposition des salles pour le diffuser. Beaucoup de gens l’ont vu à ce moment, dont Jean Reno. Il est allé en parler à Luc Besson, qui a fait part de son désir de me rencontrer. Il m’a demandé si j’avais un projet. Mon intention était de développer les deux personnages du film, Simon et Dédé, qui méritaient d’être exposés plus longuement. On s’est rapidement mis d’accord, avec un deal équitable à 50-50. J’aurais peut-être dû prendre 51 %… Bref, on s’est serré la main, on est partis en co-production ensemble. Jackie Berroyer est arrivé à ce moment-là, on a écrit ensemble le scénario, dans une totale complicité (il connaissait bien Stévenin). Notre scénario a été présenté au CNC: je précise que je n’ai jamais eu la moindre aide dans le cinéma, ce qui n’est pas guère étonnant vu mes sujets. On avait le scénario, on a tourné le film deux ans après, en 1990. Je monte le film tel que je je le souhaite – Besson m’avait foutu une paix absolument royale – et là pam! Le film est sélectionné en compétition à Cannes en 1991! Formidable. La première fois que j’ai vu le film fini, mixé, c’était dans la grande salle du Palais, avec cocktails et interviews non-stop. Lune froide était le premier film français de la compétition, en tout début de festival. La presse de l’époque était plutôt partagée, il y avait les pro et les antis, mais beaucoup de gens ont apprécié le film, qui n’a finalement pas eu de prix (le président du jury s’appelait cette année-là Roman Polanski). Le film est sorti dans la foulée, au mois de mai.
Et où était-il passé depuis 30 ans!?
Il a pas mal fonctionné à sa sortie. Mais le problème, c’est qu’avec un tel sujet, la télévision ne pouvait le diffuser qu’à minuit, deux heures du matin, à des horaires improbables. Canal l’a édité en DVD, dans une qualité bien naze… Jean-Jacques Bouhon – mon regretté chef-opérateur, à qui je dois énormément – n’était pas content du résultat. Bon, cette copie DVD du film a quand même pas mal circulé. Peu de temps après, le numérique est arrivé et a changé la donne: un film qui n’a pas eu droit à une numérisation et une restauration, il est invisible, mort en quelque sorte… Donc j’ai lutté pendant des années avec Gaumont pour qu’on puisse faire quelque chose, puisque Besson leur a cédé son catalogue. Mais on ne peut pas vraiment dire que Lune Froide soit raccord avec leur univers… Ça a donc pris un certain temps. Mais je suis ravi de lui redonner vie.
Vous venez de présenter le film en tournée: quelles ont été les réactions, en particulier des jeunes?
Oui j’ai déjà fait six dates, en plus du dernier Festival Lumière où le film a été magistralement accueilli. Je dois dire que je n’ai pas vu beaucoup de jeunes pour l’instant… C’est significatif d’aujourd’hui: les jeunes sont peut-être moins cinéphiles qu’à notre époque. L’un des loisirs principaux quand j’étais gosse, c’était d’aller à la Cinémathèque… Je m’attendais à ce qu’il y ait plus de jeunes, j’en ai vu quelques-uns hein, mais pas plus que ça. Les réactions étaient vraiment très bonnes, que ce soit à Pau, à Lyon, à Nice, à Cannes, La Ciotat, Nantes, tout ça. Un accueil assez chaleureux. Je me suis rendu compte que le film n’avait pas trop vieilli. Reste maintenant à faire venir du monde en salle, je suis très heureux du travail du distributeur, Malavida.
Le film anticipe quelque chose des comédies noir et blanc grinçantes qu’on verra dans la foulée – c’est l’année suivante à Cannes qu’on découvre des films comme C’est arrivé près de chez vous et Reservoir Dogs – mais aussi, dans son aspect grimaçant, les films avec Jim Carrey, qui déferleront sur le box-office quelques années après.
Oui, on me l’a beaucoup reproché à l’époque, de montrer mes dents. On m’a dit que j’en faisais trop, mais ce rire agaçant, factice, ce sourire constant, pour moi c’est vraiment dans l’esprit du film. Puis ça fait la balance avec Stévenin, qui porte lui une chose bien plus mélancolique, avec une conscience morale plus aiguë disons: quelque part il a le beau rôle, puisqu’au moins chez lui, il y a de l’affectif… Mon personnage est un allumé qui se protège, excessif, jovial, sans principe ni boussole morale, un peu mythomane sur les bords. Il vit par procuration en s’imaginant une carrière dans la musique et puis, il va toujours chercher, asticoter son pote Simon avec un souvenir dont lui ne veut pas trop parler… Parce qu’il fait remonter à la surface une blessure, une souffrance… Si vous regardez bien, c’est un faux road-movie, un road-movie qui fait du surplace, avec deux personnages ivres qui n’ont pas grandi, qui sont restés dans une espèce d’adolescence, un truc régressif à base de « chiche, on le fait? ». Les dialogues sont ceux de deux gamins qui trament un mauvais coup. Pour moi, Bukowski était aussi à prendre comme ça. Si on devait le transposer aujourd’hui, mes deux personnages laisseraient probablement tomber l’alcool pour la drogue, ils bousilleraient ce qui les entoure, ils mettraient le feu partout. En fait, ce film, je l’ai visualisé comme un conte, loin d’un univers réaliste. Donc j’ai délibérément ajouté des éléments fantastiques ou exacerbés. D’abord [ATTENTION, MICRO-SPOILERS DANS LES LIGNES QUI SUIVENT], une morte, ce n’est pas vraiment comme ça: je le sais puisque j’ai fait un tour à la morgue pour les besoins du film… Là, c’est un très joli cadeau fait à nos deux paumés… C’est une morte qui a volontairement, esthétiquement, une dimension non-morte, certains y verront d’ailleurs une poupée gonflable. L’amour qu’on lui porte va la ramener à son élément, elle va reprendre vie, telle une sirène, ça c’est un élément de l’intrigue qui n’est pas dans la nouvelle de Bukowski. C’est cette fin différente qui m’a permis de faire le film, sans quoi il aurait sûrement été trop glauque. On avait tourné une autre fin, qui n’a pas tenu le coup par rapport au court-métrage.
Un road-movie à deux qui fait du surplace, ça peut faire penser au Passe-montagne (1978) de Jean-François Stévenin, qui est lui aussi un acteur-réalisateur buissonnier. Vous l’aviez en tête au moment du tournage?
Stévenin avait déjà réalisé deux films quand on a fait Lune froide: Le Passe-montagne et Double Messieurs (1986). Je devais forcément avoir ça dans un coin de ma tête. Enfin, j’en ai vu tellement, des films… Mais c’est vrai que les films de Stévenin ont un aspect bricolé tout en étant très soignés d’un point de vue formel.
De quel cinéaste vous sentez-vous, ou vous sentiez-vous, proche à l’époque? On pense un peu à Blier…
Blier, oui probablement, mais des références j’en ai plein, que ce soit Cassavetes ou Bergman. En fait, c’est quelque chose que je n’ai pas trop l’habitude de théoriser. Le noir et blanc convoque, sans faire de comparaisons, tous les grands films qu’on a vus à l’époque: Citizen Kane par exemple. C’est un élément très important du film, le noir et blanc. La lune, le corps de cette femme, ce linceul blanc qu’ils embarquent comme ça dans la nuit… Je trouvais ça magique. C’est un film lunaire: on ne voit pas beaucoup le soleil, ni la nature d’ailleurs. On a fait le choix de ne pas montrer d’arbres, de verdure. La nature, c’est seulement la mer, et à la fin. Le reste est très marqué par l’architecture de Lorient dans les années 50, qui m’a toujours intéressé.
Vous avez dit lors de plusieurs interviews que le métier ne vous a « jamais vraiment aimé ». Que voulez-vous dire?
Je ne me suis jamais senti très à l’aise par rapport au milieu du cinéma, que j’ai quand même pas mal fréquenté à ce moment-là. J’allais aux Rencontres de Beaune, je participais à plein de rencontres, je faisais partie de l’ARP au tout départ, au début des années 90… Je ne m’y sentais pas toujours très à l’aise. Mais ça venait beaucoup de moi, hein. il y avait un malentendu, les gens pensaient que j’avais une attitude comme ça, que j’étais difficile, que j’enquiquinais tout le monde. Mais c’était beaucoup de timidité, beaucoup de malaise aussi. Ça ne m’a pas empêché de faire beaucoup de festivals et de rencontres. J’aimais bien ça, mais je n’ai jamais trouvé ma famille, disons. Et comme je suis de tempérament assez indépendant, je suis retourné dans ma bulle. Et puis heureusement, j’ai fait La vie privée des animaux, que j’ai développé en parallèle, parmi d’autres activités.
Parmi ces choses parallèles, il y a la musique aussi, qui joue un grand rôle dans le film.
Si la musique est aussi présente dans le film, c’est parce qu’elle a bercé ma jeunesse. Hendrix, on peine aujourd’hui à mesurer l’OVNI, l’extraterrestre qu’il a représenté… J’ai été guitariste et franchement, ça a été une comète, un truc phénoménal dans l’histoire de la musique, qu’on ne reverra peut-être plus jamais.
La figure de Jimi Hendrix permet aussi de convoquer la mort, élément tangible tout au long du film, qui est d’ailleurs dédié à Patrick Dewaere et Xavier Saint-Macary.
Comme tout le monde, j’ai été affecté par leur disparition brutale. Dewaere rentrait chez lui après un rendez-vous avec Lelouch, et bam, coup de feu… Il aurait évidemment pû jouer dans le film.
Je me dis aussi qu’Hendrix comme Dewaere, c’est la mort mais c’est aussi l’énergie, la physicalité, quelque chose qui a à voir avec une décharge électrique.
C’est exactement ça, ce que vous évoquez, ce sont un peu les deux pôles du film. Disons que c’est un film qui parle de la mort avec beaucoup d’énergie dedans.
Dans une interview de 2005, vous disiez: « Je ne pense pas que le cinéma soit le vecteur le plus libre pour la création à l’heure actuelle. Ça l’a été ; maintenant, je ne pense plus. Je ne sais pas si Fassbinder et Pasolini feraient des films aussi facilement aujourd’hui. »
C’est un constat que je partage encore, oui. De nombreux films seraient difficiles à monter aujourd’hui, incompatibles avec une cette sorte d’autocensure qui règne actuellement. Vous savez, le cinéma est beaucoup financé par la télévision, les chaînes de télé, qui sont elles-mêmes payées par la pub. Des espaces publicitaires qui coûtent cher n’ont pas envie d’être acoquinés avec des films qui sont un peu troublants, dérangeants. On doit ratisser large quand on veut vendre une voiture, un parfum ou un yaourt. Sur quelle chaîne Lune Froide pourrait-il aujourd’hui être diffusé? Arte était partant mais les Allemands n’en ont pas voulu, à cause du sujet… Peut-être qu’on arrivera à le faire passer sur certaines plateformes de streaming, qui sont peut-être le lieu pour ce type de film aujourd’hui. On verra.
Où peut-on voir votre film de 2005, Imposture, depuis son passage à la Semaine de la Critique?
C’est compliqué, c’est entre les mains de Luc Besson, qui l’a produit et distribué. Depuis la sortie de ce film, je n’y ai pas accès. Des distributeurs se sont manifestés pour le ressortir. Mais moi, je ne dispose pas de beaucoup de leviers de manœuvre, il faut que je vois avec Besson s’il accepte que le film ressorte. Et qu’il le numérise. Tout cela a un coût.
Vous avez alterné dans votre carrière grands succès populaires et films très personnels, à ne pas mettre entre toutes les mains. Finalement, vous n’avez pas de famille, mais vous avez peut-être plusieurs constellations autour de vous.
Ma famille, c’est le public. On crée un langage en espérant que les autres, que le public va adhérer à ce langage. Ces quelques avant-premières du film m’ont beaucoup rassuré là-dessus. On partage quelque chose, on se sent moins seul. Qu’est-ce que ça fait du bien!