Dans La Science des rêves, Michel Gondry se met à nu en avouant à demi-mot avoir été et être toujours le personnage principal incarné par Gael Garcia Bernal. Il continue pour nous à travers, dans un premier temps, une interview sur l’édition dvd et a accepté ensuite de revenir sur deux trois faits marquants ou absurdes de sa carrière. Interview schizophrène pour un créateur unique.
AVANT PROPOS : LE DVD DE LA SCIENCE DES REVES
Que pensez-vous que la version B de La Science des rêves apporte à la version A et laquelle conseilleriez-vous à un spectateur qui n’a pas vu La science des rêves en salle ?
Je serais très intéressé d’avoir l’opinion d’un spectateur qui n’a pas vu le film à sa sortie en salles. Paradoxalement, je pense qu’il devrait commencer par la version B et m’envoyer un mail en me racontant ce qu’il déduit de l’histoire. Elle est très abstraite et en même temps, on est plus dans la réalité parce qu’il y avait des éléments de cette réalité que l’on avait enlevés pour donner plus d’importance à l’onirisme. Autrement, si le spectateur est indécis, il n’a qu’à tirer à pile ou face. Sinon, quand on commence par la version B, je pense qu’il est indispensable de voir la version A après. De manière générale, les gens regardent tout sur un dvd.
Le commentaire audio de la version A semble avoir été conçu comme une émission de radio qui commente les images, et en même temps part totalement en free-style.
On était quatre pendant ce commentaire audio : Gael Garcia Bernal, Sacha Bourdo, Charlotte Gainsbourg et moi. Comme Charlotte n’aime pas parler, j’essaye de lui faire sortir des paroles mais ce n’était pas évident. Gael est assez drôle sur le commentaire audio et Sacha part en vrille parce qu’avec sa guitare, il s’est mis à chanter. C’est difficile de faire un commentaire parce que soit on fait attention au film et on oublie de parler, soit on commence à parler et on décroche complètement du film.
C’est vous qui avez décidé des bonus ?
J’ai apporté des suggestions. Gaumont vidéo fait de beaux dvds dans l’ensemble et, au niveau du design, il n’y avait rien à dire. Toutes leurs idées étaient vraiment chouettes. On a parlé ensemble de la version B et la construction s’est mise en place de manière très rapide, très efficace. Aux Etats-Unis, malheureusement, il y a une méthode qui consiste à dire que vos idées sont bonnes mais qu’on ne les fait pas en général parce qu’elles n’appartiennent pas à notre politique. Ils demandent votre opinion par courtoisie mais en réalité, c’est en gros « allez vous faire voir. »
Vous vous souvenez de quoi vous avez rêvé la nuit dernière par exemple ?
Je rêvais que je rencontrais une fille très jolie qui me faisait oublier ma précédente copine, qui me donne des soucis et que je n’arrive pas à oublier. Pourtant ça fait trois ans que c’est fini. C’est la première fois d’ailleurs que je me suis réveillé en me disant que c’était possible de rencontrer quelqu’un de bien. Généralement, je me méfie des rêves. Parce que, souvent, mes rêves correspondent à ma copine qui revient me voir, me demande de l’épouser et soudainement je me réveille en me confrontant à la réalité. Là, comme c’était un rêve d’espoir, je me suis dit qu’il n’était pas impossible de croire.
Vous continuez à écrire vos rêves sur un bout de papier ?
Je le fais de temps en temps, lorsque c’est clair. Mais j’ai souvent la flemme. Quand on se réveille, on doit se précipiter pour aller travailler. J’aimerais beaucoup que les gens essayent cette technique. J’en ai d’ailleurs parlé avec des personnes qui travaillent sur le rêve et je me suis heurté un petit peu. Tant que je restais dans mon rôle de réalisateur, j’étais respecté mais dès que j’empiétais sur leur rôle d’analyseur de rêves, ils étaient plus sur la défensive et contestaient. Comme tous les savants, ils ont une manière trop simplifiée de voir les choses. Je ne suis pas d’accord, cette méthode qui consiste à analyser les rêves est très valable. Maintenant, ce qu’elle apporte, c’est difficile à savoir. L’intérêt est de savoir comment les rêves interagissent dans notre cerveau. Mais ça ne permet pas d’avoir une meilleure vie. Comme la psychanalyse prétend.
Vous continuez à faire des pubs ?
Je n’en fais pas beaucoup, une à deux par an. Quelqu’un qui en fait beaucoup en fait une cinquantaine par an. La pub peut être dangereuse si on en fait trop parce qu’on risque de tomber dedans assez facilement. On peut considérer ça comme une source de revenu.
Outre Be kind & rewind, vous avez un projet de triptyque avec Leos Carax et Bong Jong-Hoo autour de Tokyo. Vous confirmez ?
Oui, mon segment sera très personnel. Je me suis inspiré d’une autre fiancée qui m’a fait souffrir. C’est un homme qui va essayer de comprendre pourquoi sa fiancée l’a quitté en faisant une sorte de jeu de piste sur les derniers endroits où ils ont été ensemble. Pour aller la chercher, il a créé un spectacle et lui a acheté un cheval. Le problème, c’est qu’elle a un nouveau copain. Elle et son copain se retrouvent à écouter cette histoire mise en scène par son ex. Pour le personnage principal, j’ai pensé à Araki, photographe japonais très dynamique et cinglé.
CINQ ELEMENTS DE L’UNIVERS GONDRY
JE M’INSPIRE DE MES REVES POUR REALISER MES CLIPS
« Carrément. L’inspiration était moins flagrante dans le sens où je prenais des images, des associations, des rapports de proportion. Comme j’avais moins le temps de développer des histoires, on sentait moins le rêve comme faisant partie de ma vie. Dans La science des rêves, on sent l’influence du rêve sur la vie éveillée. Je fais souvent des dessins de mes rêves, je les écris. En les dessinant, je me suis rendu compte que je les comprenais, je les voyais sous un autre jour. Il y avait des détails dont je n’avais pas conscience au moment où je les rêvais. Ça a toujours été très important pour moi. »
JE JOUE AU RUBIXCUBE AVEC MES PIEDS
« Vous avez vu les sketchs sur YouTube ? Je me suis inspiré de tous ces gens qui faisaient des exploits incroyables sur le net. Même si on me donnait une semaine, je serais incapable de démonter un Rubixcube. En fait, je demande à mon assistant de le monter et de le démonter avec les bonnes couleurs et je le fais à l’envers. Je ne m’attendais pas à ce que les gens écrivent des choses aussi furieuses en me taxant de truand et en voulant me casser la gueule. Il y a pratiquement 500 000 personnes qui ont déjà vu ce spectacle. D’ailleurs, il existe une personne qui l’a vraiment fait avec ses pieds. J’en ai fait un nouveau avec mon nez. Du coup, les gens se rendent compte qu’il y a un trucage et que ce n’est pas aussi sérieux. Que ce soit l’un ou l’autre, ça m’a pris une demi-heure de mon temps. Celui qui a fait la solution pour prouver que j’étais un truand y a passé sa journée parce qu’il y a des arrêts sur image, des flèches qui apparaissent, sa voix très sérieuse. Je ne sais pas pourquoi je fais ça, c’est peut-être de la pub. Peut-être une volonté que les gens sachent qui je suis. Je me dis toujours que si j’ai une célébrité, je pourrais faire davantage de travaux en tant qu’indépendant. Etre cinéaste, ça n’aide pas forcément à trouver une fiancée. De prime abord, ça ouvre plus de portes, mais au final, quand on tombe sur quelqu’un que l’on aime bien, il y a tellement de problèmes qui se posent. Notamment dans la confrontation entre l’intimité et l’image publique. Je vois ça quand mes fiancées – enfin, j’en ai toujours une seule à la fois même si ça ne dure pas longtemps – m’appellent par mon nom de famille. C’est souvent de cette façon que je vois qu’il y a un problème. »
JE REALISE BACHELORETTE POUR BJORK
« Bachelorette est le dernier clip que j’ai fait avec Bjork. Elle trouve un livre qui lui explique son destin, doit le suivre et tant qu’elle suit ce que le livre lui dit de faire, le livre continue de s’écrire et lui annonce qu’elle va rencontrer un éditeur. Elle va rencontrer un producteur qui va faire un show autour de son histoire à Broadway. On voit son histoire rejouée sur la scène du théâtre. Il y a la pièce dans la pièce. Jusqu’au jour où dans la vie réelle, elle se sépare de son éditeur. Elle casse le pacte avec son livre. Donc tous les livres s’effacent. Les gens le jettent, la nature reprend le dessus, envahissant tout (des spectateurs à la scène). Finalement, elle se retrouve au point de départ : dans la nature. Pour créer le clip de cette chanson romantique, Bjork m’avait simplement dit qu’elle s’inscrivait dans la trilogie d’Human Behavior et Isobel où elle était représentée comme une créature vivant seule dans les bois. A l’origine, elle voulait démarrer dans une forêt, rencontrer quelqu’un dans une ville, que finalement ça ne fonctionne pas et retourner dans la forêt où elle était heureuse. Ça rappelle beaucoup Human nature, mon premier long-métrage. J’avais envie de me faire violence sur ce clip, de fondre Bjork dans une situation qui me gênait. Mettre Bjork dans une situation romantique par exemple était ce que je pouvais faire de plus extrême. C’était ma manière de me mettre en porte-à-faux et de la pousser. L’idée l’a séduite et on est parti là-dessus. »
JE PARTICIPE AU HOMEWORK DES DAFT PUNK
« Pour le clip d’Around the World, les Daft Punk m’avaient parlé d’une chorégraphie parce qu’ils aimaient beaucoup la danse. Vous vous souvenez de la ligne de basse de Good Times de Chic ? (Il chante). Les Rapper’s Delight ont fait leur premier rap commercial sur cette ligne de basse. On peut considérer que c’est le fondement du genre. Depuis que je suis adolescent et que je connais cette chanson, j’ai toujours imaginé un petit bonhomme qui monte des escaliers et suit cette ligne de basse. Quand j’ai entendu ce morceau des Daft Punk, j’ai repensé à ce principe. Il a été utilisé dans plein d’autres morceaux. Quand on écoute Another one bites the dust, de Queen ou même Captain Sensible, on retrouve les deux mêmes accords qui sont des septièmes mineurs, des accords très proches du blues que l’on fait passer en boucle. A partir de là, j’ai développé le concept avec les voix des robots en imaginant une sorte de Robocop qui avançait en fonction de la musique. Il y a quatre instruments avec la boîte à rythme et le principe de Daft Punk consiste à pousser la boucle au maximum. Et juste avant que ça devienne chiant, ils passent à l’étape suivante en complexifiant. Il y a une construction très rigoureuse qui m’a servi pour construire la chorégraphie que j’ai faite avec Bianca Li au niveau de la construction géométrique dans le temps et dans l’espace. Chaque instrument est représenté par un groupe de quatre danseurs. Quand on entend la basse, on voit les bassistes qui montent et qui descendent. La guitare qui joue comme un synthé, ce sont les squelettes parce que ça gratte un peu. La boîte à rythme, c’était une association avec Michael Jackson et la chirurgie plastique. Immédiatement, j’ai pensé aux momies. Les bassistes ont des petites têtes et de grands corps parce qu’ils sont physiques. Le synthé disco est représenté par les filles en tenue des années 20 car le disco est une sorte de revival du charleston. Une fois que j’avais tous ces éléments, je les ai alignés de manière mathématique. »
JE SELECTIONNE LA MUSIQUE QUE J’ECOUTE
« Sur mon Ipod, j’ai toujours du Michael Jackson. Ses morceaux sont indémodables. J’ai du mal à écouter ce qui se fait maintenant en imitation de Michael Jackson. Par exemple, je ne pourrais pas écouter Justin Timberlake parce que ça reste pour moi du sous-Michael Jackson. Bjork m’a envoyé une nouvelle chanson donc il faut que j’écoute ça. J’écoute beaucoup de musique classique et contemporaine pour me mettre dans des ambiances. J’aime beaucoup écouter des morceaux funk des années 80 comme Earth Wind and Fire et Kool and the gang. Récemment, j’écoutais Peaches mais je ne sais pas ce qu’elle a fait dernièrement. J’ai beaucoup de mal en revanche avec le rock alternatif. Depuis MTV, le rock est devenu tellement ennuyeux… De temps en temps, il m’arrive d’écouter un morceau des Stranglers ou du Blondie. J’ai d’ailleurs un projet de film sur Blondie après Be kind and rewind. C’est Kirsten Dunst qui me l’a demandé et je devrais en assurer la réalisation. »
