[INTERVIEW F.J. OSSANG] Entretien avec un cinéaste punk et poète

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1915

L’affaire des divisions Morituri (1984)
Sur fond de combats clandestins organisés au profit d’une classe dirigeante opaque, quelques réfractaires prennent les armes et commettent des attentats. En scope noir et blanc, le film contient déjà tous les ingrédients du cinéma si particulier de FJ Ossang, avec son esthétique composite fortement marquée par le cinéma muet des années 20. On a l’impression de voir un film familier mais qui n’avait pourtant jamais existé auparavant. Dans le rôle d’un des gladiateurs, qui déclame ses propres vers tels des slogans, F.J. Ossang personnifie avec panache la formule de Rimbaud «Et le poète saoul engueule l’univers».

«J’avais commencé par l’écriture en éditant la revue Cée, et parallèlement, j’avais développé le groupe MKB qui exprimait un tempérament indépendant et rebelle. Ça permet d’éviter de devenir un animal domestique et de rester encore un peu sauvage. Comme le milieu de l’édition est un milieu fermé, j’ai décidé par hasard de tenter ma chance en passant le concours de l’Idhec où j’ai été reçu. C’était un peu une gageure pour moi, qui pensais que l’école a tendance à broyer les élèves, à les faire entrer dans un moule. Mais on était 18, et c’était une chance d’avoir accès à la pellicule. Il n’y avait pas vraiment de professeurs, mais plutôt des moniteurs qui enseignaient le scénario, le montage ou la photographie. J’ai choisi le stage photographie parce que je n’avais pas de background technique, mais finalement, c’est le montage qui s’est révélé ma vocation, puisque j’ai monté moi-même tous mes premiers courts-métrages: La dernière énigme, un film-tract , et Zona Inquinata, qui m’a valu une première apparition à Cannes, dans la section parallèle qui s’appelait «Perspectives du cinéma français».

Ensuite arrive Morituri tourné en deux parties. J’avais d’abord un premier tournage d’une semaine où j’ai surtout fait des scènes installées avec des monologues, et pour la 2e partie, je n’ai tourné quasiment que des scènes d’action. J’essayais d’apprendre à concilier quelque chose d’éminemment unique, avec parfois des plans longs, et parfois des scènes qui comptaient une trentaine de plans. D’une façon assez naïve, j’étais très excité à l’idée de dévorer le cinéma. En fin de compte, Morituri se situe entre le cinéma de propagande et le cinéma d’action.

Tout le film est tourné à Paris, à l’exception d’une journée à Dunkerque, où un peu par accident, on a tourné une scène qui s’est révélée bleutée. Je m’en suis servi avec l’idée d’avoir des scènes de monochromie. On revenait un peu aux origines du cinéma dont j’étais un grand fanatique: beaucoup de films muets ont été colorisés, en jaune le jour en bleu la nuit, etc. Donc il y avait beaucoup d’invention, une rage de dévorer le cinéma, d’apprendre en avançant, sous l’ombre tutélaire de gens comme Orson Welles ou Jean-Pierre Melville. Curieusement, il y a énormément de lieux de Paris qui n’existent plus. Les scènes où s’entraînent les gladiateurs ont été tournées sur les chantiers de la Villette. Un autre endroit qui a complètement changé c’est les frigos dans la 13e où on répétait avec MKB Provisoire. Pareil, la rue de la Gare, la gare d’Austerlitz, on ne les reconnaît plus.

J’ai tourné une partie en avril de 1983 et une autre partie en décembre 1984. Le tout avait été fait vraiment à 1000 à l’heure. Il faut avoir une bonne condition physique pour faire du cinéma. Pour chacun des films, je suis allé au bout de moi-même. Il me fallait un certain temps pour récupérer. Le film a fini miraculeusement par être à Cannes en 1985 et c’est alors que les ennuis sont arrivés. Des festivaliers mécontents nous ont dit que c’était un film de racaille, terroriste, et qu’ils allaient nous casser la figure, mais avec Stéphane Ferrara (qui a été boxeur) on les attendait de pied ferme. Et puis personne n’est venu, mais quand même, le film a suscité un certain désordre. La musique du film, outre mon groupe MKB Provisoire et Lucrate Milk, a une tendance plutôt industrielle avec des groupes comme Throbbing gristle ou Cabaret Voltaire, qui étaient très en avance. Je me souviens de la lettre que m’avait écrite Genesis P. Orridge de Psychic TV: «You have my full permission to use any TG Music».»

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