Interview Danny Lerner (« Frozen Days »)

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Cinéaste prometteur qui n’a pas peur de citer ses classiques, Danny Lerner est le responsable d’une étonnante révélation cinéphile made in Israel. Faites nous confiance: il y a de la promesse dans l’air.

D’où vient votre passion du cinéma?
J’ai étudié le cinéma quand j’étais à l’université. Avant même mes études, je réalisais des petits films. En réalité, j’adore mettre en scène depuis que je suis tout jeune. Je suis passé au long métrage après mes années d’études, après avoir mis en scène environ 25 courts métrages. J’ai réalisé Frozen Days, mon premier long, avec une équipe jeune et inexpérimentée. C’était le premier film pour tout le monde. Assaf Rav qui a produit Frozen Days est celui qui a trouvé l’ingénieur du son, le chef opérateur et le monteur. De mon côté, j’ai choisi Anat Klausner pour incarner le rôle principal et le compositeur musical. Ensemble, nous formions une petite équipe de sept personnes. Nous étions tous contaminés par le même enthousiasme. En Israël, la production cinématographique demeure assez faible, dans le sens où peu de films Israéliens bénéficient d’un bon soutien. Dans une bonne année, on peut recenser jusqu’à vingt films israéliens sortis. Pour nous, cela n’a pas été évident de s’imposer dans l’industrie. En tant que réalisateur, cela crée forcément une frustration. D’autant que nous savions dès le départ que nous n’aurions pas un budget colossal. C’est pourquoi en écrivant le scénario j’ai pensé immédiatement à chaque scène, à la manière dont on pourrait les tourner avec aisance, sans déborder sur le budget. Nous avons abandonné tout ce qui était au-dessus de nos moyens en misant par ailleurs sur quelques artifices de cinéma comme la suggestion par les mouvements de caméra ou le hors champ. Frozen Days est un film indépendant par essence.

Est-ce que pour cette raison que vous avez essentiellement tourné la nuit?
Oui. Toute l’équipe du film travaillait le jour. La nuit était le seul moyen de nous retrouver. Pour donner une idée de mes journées, je travaillais de 9 heures à 17 heures, je dormais une heure et le reste du temps, j’étais sur le film. Il fallait être mû par une passion du cinéma pour accepter de telles conditions. Le contexte limbique et aérien du film contribue à ce que l’action se déroule de nuit. Le personnage principal passe son temps en discothèque pour vendre la drogue, à errer dans les rues entre enfer et paradis et à chercher l’âme sœur sur Internet. Le fait que le film se passe entièrement la nuit correspond au décalage du personnage qui petit à petit s’invente une nouvelle réalité suite à un traumatisme. Frozen Days traite de l’effet post-traumatique sans tomber dans une dimension politique. Je voulais rester à hauteur d’être humain, en réaction à ce que j’avais moi-même vécu.

Comment avez-vous réussi à tourner les scènes dans des lieux tels qu’une discothèque ou un centre commercial?
Il se trouve que mon producteur possède une tchatche impressionnante. Assaf Rav possède l’âme d’un commercial, il pourrait vous vendre sur le champ n’importe quoi tant il est convaincant dans sa démonstration. Autrement, il nous arrivait de poser le matériel dans des endroits où nous n’avions pas demandé d’autorisations. Nous tournions la scène et nous repartions aussitôt.

Le style s’apparente donc au cinéma guérilla.
Seulement par intermittence. Pour la scène dans la discothèque, nous avons demandé une autorisation. Nous avons tourné ces scènes de minuit à quatre heures du matin. Cela nous a pris quatre heures pour arriver à des scènes qui durent seulement dix minutes dans le film. On a eu le temps de créer une manière totalement délirante de prendre de la drogue pour donner un caractère surréel. Jusqu’à présent, je n’ai jamais vu de consommateurs de drogue qui ouvraient la bouche pour prendre leur dose.

Vous aimez le travail sur la subjectivité?
Oui, je suis fasciné par l’idée de pénétrer dans le cerveau d’un personnage et de rendre compte de ses moindres vacillements. Des films comme Carnival of Souls (Herk Harvey, 1962) et L’échelle de Jacob (Adrian Lyne, 1991) sont d’immenses réussites sur ce plan. Dans mon prochain film, j’aimerais travailler encore plus en profondeur et avec plus de moyens la manière dont un personnage perçoit une réalité dite subjective, sur une trame narrative proche de Nikita, de Luc Besson. Sauf que cette fois-ci, j’aimerais inclure deux personnages féminins. J’adore la façon dont certains écrivains comme Bret Easton Ellis font partager tout ce que pensent leurs personnages. De manière générale, les spectateurs adorent les récits à la première personne du singulier, permettant ainsi une réelle identification.

Pour Frozen Days, Le Locataire, de Roman Polanski, semble avoir été votre grande influence.
Roman Polanski fait partie des cinéastes que je préfère avec Sam Raimi et Brian de Palma. J’apprécie particulièrement leur faculté à coller à la psychologie de leur psychologie. Pour Brian De Palma, les exemples ne manquent pas comme cette longue et incroyable visite du musée dans Pulsions. Ce sont des réalisateurs comme lui qui m’ont fait apprécié les drames psychologiques. Généralement, on a l’impression qu’on va découvrir des détails sur l’existence de ces personnages alors qu’en réalité, nous pénétrons dans leur inconscient. Dans ce genre, Le Locataire reste un chef-d’œuvre indiscutable. Il m’a terrifié et je l’ai revu de nombreuses fois. L’efficacité est certainement due au fait que Polanski joue dans le film et que vous ne savez pas jusqu’où il peut aller. Je me souviens précisément d’une scène qui me glace le sang. C’est celle où il fait un cauchemar, qu’il se réveille en pleine nuit et que la pièce dans laquelle le personnage marche n’a plus la même taille qu’avant. Il y a également celle où il voit la locataire précédente enrubannée comme une momie qui s’enlève les bandes, à la fenêtre des toilettes, dans l’immeuble en face. J’admire la continuité qu’il existe entre Répulsion et Le locataire. Polanski a fait un travail exceptionnel avec Catherine Deneuve. Je pense qu’il a révélé en elle un potentiel que beaucoup soupçonnaient et que personne n’avait jusque là exploité. J’aimerais beaucoup que les spectateurs découvrent Frozen Days dans les mêmes conditions que j’ai découvert Le Locataire. J’imagine le choc que ça devait être de le voir en salles. Je l’ai vu tout seul chez moi en pleine journée, j’avais l’impression qu’il y avait une présence invisible dans l’appartement. Ou plus précisément derrière moi. Je comprends le spectateur qui une fois le film fini a peur de regarder par la fenêtre. De peur de voir une tête qui rebondit. Rien qu’en vous parlant du film, j’ai encore des frissons.

Existe-t-il d’autres films du même registre qui vous ont rendu fou?
Récemment, je citerais Vanilla Sky, de Cameron Crowe que je préfère même à l’original d’Alejandro Amenabar (Ouvre les yeux, 1998), ou même American Psycho (Marry Harron, 2000). Je n’ai lu le roman de Bret Easton Ellis qu’après avoir vu le film. Les résultats sont très différents mais j’ai beaucoup aimé le travail d’adaptation et la réflexion qui se dégage sur le regard des autres, ce qu’on pense être et la manière dont les autres nous perçoivent. Dans un autre genre, je pourrais citer un autre film avec Christian Bale: The Machinist, de Brad Anderson.

Tous les films que vous citez possèdent un retournement de situation final qui amène le spectateur à reconsidérer tout ce qu’il vient de voir. Frozen Days possède également cette démarche. Est-ce que vous vouliez sciemment inviter le spectateur à voir votre film à répétition?
Dans un film, un bon dénouement vous laisse sur une impression perplexe et vous donne envie de revoir le film en pensant que vous n’avez pas tout compris. Dans Frozen Days, on part d’une situation initiale presque basique pour progressivement emprunter une dérive psychotique. Comme une descente aux enfers. Je pense même que ceux qui pensent avoir compris tout le film seront obligés de revenir dessus parce qu’il leur manquera un élément du puzzle. Vous vous souvenez de l’impact d’un film comme Possession d’Andrzej Zulawski? A la fin, vous n’avez qu’une seule envie, c’est de voir comment le réalisateur a réussi à vous emmener jusqu’à cette chute. En ce qui me concerne, la scène de transe dans le métro où Isabelle Adjani devient possédée constitue sans doute l’un des plus grands moments de cinéma. Dans un registre plus ancien, j’ajouterai Out of the past, de Jacques Tourneur pour sa capacité à surprendre au détour de chaque plan.

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