Interview Cristian Mungiu (« Quatre mois trois semaines deux jours », palme d’or Cannes 2007)

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Lors de l’entretien, Christian Mungiu, réalisateur très doué de 4 mois, 3 semaines, 2 jours, ne sait pas encore qu’il va remporter la Palme d’or. Nous sommes au festival de Cannes, le lendemain de la projection officielle, et ce petit film Roumain fait l’effet d’une déflagration.

Est-ce que vous avez construit le film comme un mystère qui se dévoile petit à petit ?
Oui. D’un bout à l’autre, je me suis basé sur l’histoire. La manière dont j’allais la raconter, l’idée de progression et de cloisonnement. Il était hors de question de donner un message dès le départ. C’est au spectateur lui-même de se faire sa propre opinion. Il fallait que le montage soit fluide et que l’histoire paraisse crédible. L’histoire en elle-même peut avoir différents degrés de lecture. C’est d’ailleurs ainsi que je souhaite procéder sur tous mes autres films. Ce qui m’intéresse, ce sont mes personnages : pourquoi est-ce qu’ils agissent comme ça dans telle ou telle circonstance ? A l’origine, il n’était pas question que je réalise un film sur l’avortement. Ou sur l’amitié. Ou sur le communisme. Il me fallait une histoire émotionnelle et pertinente pour les gens de mon âge et ceux qui ont connu cette période. Mon devoir était alors de montrer ce qui s’est passé à ceux qui l’auraient oublié. Ou ceux qui ne connaîtraient pas cette histoire. Tout ça est venu petit à petit. A la base, il y avait un désir de cinéma. Ce n’est qu’après que le scénario est venu. Et il fallait que ça me parle pour que je sois apte à le traiter et à communiquer cette émotion.

Comment avez-vous travaillé la mise en scène ?
Je savais que je voulais tourner le film en plan-séquence au moment de l’écriture. Je réfléchis à la manière formelle dont je vais raconter une histoire. Sans chercher à parader. Je cherche juste le style le plus adéquat. En écrivant le scénario, j’ai pensé aux moindres détails et à une manière de raconter l’histoire annulant toute forme d’afféterie. Par exemple, je savais dès le départ que je n’utiliserais pas de musique. Je savais aussi que je ne voulais pas d’un montage trop découpé. Il fallait épurer au maximum. Le spectateur ne devait pas avoir conscience que je filme une histoire ou même que je dirige des actrices. Dans ma méthode, je voulais que les acteurs se déplacent et jouent de manière naturelle en oubliant qu’une caméra était en train de les scruter. J’ai pris comme décision d’utiliser tout l’espace mais aussi que le film vive au-delà de ce que je montrais. C’est-à-dire privilégier le hors champ. Donner cette impression qu’on arrive en plein milieu d’une conversation. Et c’est ce qui se passe lors de la première scène. D’ailleurs, on n’entend pas de conversation dans le film. On entend juste des bribes, des phrases éparses partagées avec des moments de flottement. Par-dessus tout, je voulais aussi annuler tout jugement. Annuler mon point de vue pour rester objectif face à ce que je filmais.

Comment doit-on interpréter la grande scène du dîner, située en plein milieu du film, qui est à la fois virtuose et insoutenable ?
Il s’agit de la scène la plus difficile à tourner. Elle dure huit minutes à l’écran et pour tout le monde, elle paraît durer une éternité. En comparaison, la scène de l’avortement incluant les négociations avec «monsieur bébé» dure environ 25 minutes et n’a nécessité que trois prises. J’ai demandé aux acteurs des détails très précis et ils les ont respectés sans que je n’aie eu à intervenir. En revanche, dans la grande scène du dîner, je dois diriger dix acteurs. Ils devaient se souvenir du texte, quand et comment prononcer les phrases, ne pas interférer les uns sur les autres pour éviter d’avoir une cacophonie, manger et boire en même temps. On a eu besoin de quatre jours pour la tourner. A l’origine, on en avait prévu que deux. J’ai dû m’armer de patience, voire réécrire des passages pour éviter que l’action devienne trop mécanique et qu’elle devienne plus instinctive. On était dans les conditions d’un happening.

Quelles sont vos influences ?
En réalité, je n’ai pas réellement eu d’influences. Je dirais même que j’ai eu envie de faire du cinéma en réaction au cinéma des années 70 et tous ces acteurs qui psalmodient des dialogues qu’ils ne vivent pas. C’est comme ça que j’ai découvert une passion pour la mise en scène et la direction des acteurs. Si je devais citer un réalisateur qui ne m’a jamais déçu, je dirais Milos Forman.

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