À l’occasion de la sortie en salles de Riverboom, son road-movie dans l’Afghanistan des années 2000, le réalisateur Claude Baechtold nous embarque sur la rivière Boom, entre anecdotes invraisemblables et souvenirs houleux.
INTERVIEW: LUCIE CHIQUER
Commençons par la fin: vous expliquez pour clôturer votre film que les cassettes avaient été perdues pendant près de 20 ans. Comment avez-vous vécu leur redécouverte?
Claude Baechtold: D’abord, je les ai regardées en me disant que ça allait être un sacré travail! L’ami à qui j’avais confié les cassettes, non seulement il les avait perdues, mais il ne les avait pas dérushées. Donc, je me suis retrouvé face à 40 heures de cassettes. J’ai dû dénicher un lecteur MiniDV, brancher tout ça sur mon ordinateur avec des vieux câbles FireWire. Ce matériel, c’était le top du top il y a 20 ans, mais plus maintenant… (il rit) Une fois sur deux ça ne marchait pas, j’ai mis un mois entier à tout dérusher. Et au départ, je ne pensais pas qu’il y avait de quoi faire un film: les images ne parlaient pas assez d’elles-mêmes, il manquait des morceaux à cause des moments où je n’avais plus de batterie. Et puis la vidéo des années 2000, c’est beaucoup glamour que du Super8 ou du 16mm. C’est très brut, moins engageant.
Mais alors d’où est née cette idée d’en faire un film?
De base, j’avais juste créé un trailer de trois minutes, histoire de raviver des souvenirs. Un producteur genevois très emballé m’a encouragé d’en faire un film. C’est quand j’ai compris que je pouvais mélanger mes vidéos avec les 6500 photos prises sur place et mes commentaires en voix-off, que j’ai réalisé que j’y arriverai. Mais c’était un long processus, qui a duré presque 4 ans!

Avec cette montagne d’images d’archives, le montage a dû être un sacré puzzle… Comment êtes-vous parvenu à vous y retrouver?
La quantité n’était pas un problème, car les cassettes étaient étrangement bien classées! La difficulté était de savoir comment j’allais raconter cette histoire: quel ton trouver, où mettre le curseur personnel, comment transformer la trame narrative en matière cinématographique. Plutôt documentaire? Ou bien récit de voyage? J’avais déjà raconté mon expérience à l’oral de manière anecdotique, puis à l’écrit, et même en photo, mais le cinéma a une temporalité et un langage qui lui sont propres. Tout le décor des vidéos était intéressant, mais ça ne faisait pas une histoire. Et puis l’ambition n’était pas de présenter un exposé de cinq minutes, mais d’enfermer des spectateurs pendant 1h30 dans une salle! Donc l’écriture s’est faite au montage, un peu sur le fil, et il y a eu cinq versions du film. Ça n’a pas été un coup de génie du premier coup. Au début, j’ai focalisé mon film sur Paolo et Serge en racontant leur enquête, sauf que le rendu était très impersonnel. Puis petit à petit, je me suis intégré à l’histoire et Riverboom est devenu un film sur Claude. Sur moi. Finalement, il fallait que j’explique en quoi ce voyage m’avait transformé.
Pourquoi avoir dévié?
Sans doute l’envie d’une œuvre plus intime que je puisse montrer à mes enfants. Réaliser un documentaire pour dénoncer, alors que l’enquête de Serge et Paolo sur l’échec de l’opération occidentale a déjà été publiée il y a 20 ans, n’avait pas vraiment intérêt. J’ai préféré toucher à la fragilité et montrer celles de trois protestants dans leur bagnole, qui traversent un Afghanistan rempli d’espoir. En 2002, les Russes ne sont plus là, les talibans non plus, donc le pays est joyeux. Ses habitants nous invitent à table, nous aident, bavardent avec nous, et viennent vers la caméra: le pays renait, c’est le printemps. Riverboom est aussi un hommage à cette période de répit.
Trois mecs dans une bagnole, à l’image d’un buddy movie. Vous avez eu des inspirations de cinéma particulières?
L’engueulade dans la voiture, cette scène qui ouvre le film, est clairement un hommage à Tarantino! Reservoir Dogs commence de la même manière, avec ces bandits qui se prennent le crâne sur des futilités. J’aimais bien cette porte d’entrée triviale dans le monde du journalisme, avec ces reporters qui se hurlent dessus, car ils sont mal organisés et perdent de l’argent. Pour le cadrage, je me suis rendu compte après-coup que mes plans en grand angle sur la banquette arrière avait des similitudes avec Husbands de John Cassavetes et ces trois personnages toujours dans le cadre en même temps. Je voulais vraiment utiliser les outils de la fiction dans Riverboom, afin de faire des arrêts sur image, des digressions, et ajouter des éléments très personnels au milieu de situations dramatiques.
J’aimerais revenir sur une scène en particulier, celle de la rivière Boom, qui est un tournant dans l’histoire. Vous manquez de vous faire tuer, d’abord, puis de vous noyer dans une rivière en crue…
Je n’ai su que très tard que le bandit dans la Jeep voulait nous descendre et piquer notre argent. Serge et Paolo n’avaient jamais osé me le dire! Sur le coup, moi, je l’avais photographié avec sa kalachnikov et son mouton, je trouvais ça folklorique… (il rit). Il devait se dire «Lui ce soir, je vais le flinguer». Notre chauffeur a certainement inventé tout un tas de bobards pour nous sauver, alors qu’en vérité, on n’était pas du tout des gens importants et personne ne nous aurait jamais retrouvés. On était à trois jours en voiture de la cabine téléphonique la plus proche, donc les Américains ne seraient pas venus à notre rescousse. J’avais si peur que je n’ai pas filmé. Résultat des courses: j’ai uniquement trois photos de ce moment. Au montage, je me suis rendu compte qu’elles ne retranscrivaient pas du tout ce qu’il s’était passé cette nuit-là.
À la place, vous décidez d’insérer des vidéos de vos parents. Ce film était-il une manière pour vous de leur faire vos adieux?
C’est plutôt l’inverse. Réaliser ce film m’a permis de me rendre compte que le deuil de mes parents avait eu lieu sur la rivière Boom. J’ai mis 20 ans à le comprendre. En voyageant, on laisse des choses derrière soi. Il y a une belle métaphore du deuil dans Gravity, lorsque Georges Clooney dit à Sandra Bullock: «You have to learn to let go». C’est ce qu’il s’est produit pour moi en Afghanistan: j’ai appris à lâcher prise.

Quelles ont été les cassettes les plus étonnantes à redécouvrir?
Celles avec des conversations anodines qui n’ont l’air de rien, mais qui pourtant racontent tellement du pays. Il y a par exemple cette discussion avec notre traducteur, qui nous raconte qu’ils organisent à Kaboul des batailles de cerf-volant. Ils mettent de la colle sur les fils et les trempent dans du verre, le but du jeu étant de couper le cerf-volant de l’autre. C’est super dangereux! Puis il commence à nous dire qu’ils ont aussi des batailles de coqs, de chiens, de chameaux même, ou bien le bouzkachi, un sport collectif avec une tête de chèvre en guise de ballon. Tous ces jeux sont marqueurs d’une violence inhérente à l’Afghanistan.
Concernant l’affiche du film, pourquoi votre choix s’est-il porté sur ce selfie brossage de dents?
On a débarqué en Afghanistan en étant sympas, souriants, de bonne humeur, et pas du tout intimidants. Les locaux avaient même pitié de nous. Je me souviens d’un banquier à Hérat qui nous avait dit: «Vous avez quoi comme montre? Des Swatch? Vous venez de Suisse et vous avez des Swatch ? Mais c’est minable, même moi j’ai une Rolex.» (il rit) Mais ça nous a beaucoup aidé d’arriver très humblement chez les gens, avec comme unique besoin de trouver un endroit où se laver les dents. On était vraiment trois mecs avec une brosse à dents dans leur poche, qui sont montés ensemble dans une bagnole. Donc cette photo résume plutôt bien l’esprit de notre voyage.



