[INTERVIEW ANTHONY SCOTT BURNS] Réalisateur de «Come True » («Bad Dreams»), révélation chaos de 2021

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L’un des films les plus étranges et énigmatiques de récente mémoire, Come true (sorti en VOD en France sous le titre Bad dreams) raconte le parcours initiatique d’une adolescente en proie à des rêves récurrents. Il contient à la fin une révélation qui incite à le revoir immédiatement pour le réinterpréter. Pour ceux qui se sont laissés accrocher, il a donné lieu à de multiples hypothèses, parfois très élaborées. Pour autant, le film contient les clés de son propre mystère. A commencer par les têtes de chapitre, qui exposent les principales phases (persona, anima/animus, ombre, soi) de la théorie de la connaissance de soi développée par Carl Jung. L’auteur du film, Anthony Scott Burns, s’en est entretenu avec nous avec cette mise en garde: même si nous avons essayé d’en révéler le moins possible, il est préférable de ne lire cette interview qu’après avoir vu le film.

INTERVIEW: GÉRARD DELORME / PHOTOS: ANTHONY SCOTT BURNS

Est-il nécessaire de connaître la psychologie analytique de Jung pour apprécier le film?
Anthony Scott Burns
: Je ne crois pas. Beaucoup de gens peuvent se demander ce que veulent dire ces têtes de chapitre, mais ça ne les empêche pas de continuer. C’est avant tout un film à ressentir, plutôt qu’une intrigue à suivre. Si après, vous revenez sur la signification de ces têtes de chapitre, vous creusez plus profondément. J’ai conçu le récit en essayant de trouver ce qui nous connectait tous aux mêmes idées. Après, à la réflexion, vous pouvez trouver du sens aux différents personnages, c’est pourquoi certains d’entre eux ont des comportements plus archétypaux que d’autres. Ils sont comme des marionnettes qui permettent d’accrocher cette théorie jungienne et en faire un récit logique.

A un moment, le personnage de Jeremy qui travaille sur l’étude du sommeil dit que certaines images vues dans les rêves sont communes à tout le monde. Vous êtes-vous inspiré de vos propres rêves pour les séquences oniriques?
Oui, mais pas seulement des miens, de ceux d’autres personnes. Je me suis beaucoup documenté sur les images oniriques ainsi que sur les peurs que nous avons en commun, et cette imagerie qui se retrouve dans nos rêves pour des raisons très réelles. Ça m’a beaucoup intrigué, en particulier les créatures de l’ombre que connaissent tous ceux qui ont fait l’expérience de la paralysie du sommeil. Je me suis servi de ces figures pour illustrer l’ombre dans la théorie de Jung. Ce sont des choses qui sont en nous, et qui parfois essaient de nous aider. Et ce qui arrive avec la peur quand on finit par la surmonter et l’accepter, c’est qu’elle révèle la source des traumatismes, ce qui les rend plus faciles à gérer. Dans mon cas, ma peur des requins dissimulait en réalité la peur de la mort. Quand ma mère est morte lorsque j’étais très jeune, le traumatisme ajouté à cette peur faisait que je ne pouvais même pas mettre un pied dans l’océan. Généralement, je crois que beaucoup de gens cherchent à se cacher de certaines choses et dans les films, ces créatures représentent ce qui semble inquiétant, mais qui peut-être ne l’est pas.

Comment avez-vous conçu les séquences de rêve?
Avant ce film, j’ai réalisé des effets visuels pendant des années. J’ai commencé dans ce domaine pour des publicités, et j’ai travaillé longtemps pour le graphisme de MTV. Et j’ai un groupe d’amis qui travaille dans le même domaine. J’ai donc assemblé une équipe réduite et nous avons mis au point un système assez classique qui nous permettrait à partir de mes notes de réaliser ce à quoi le rêve devait ressembler et quelles émotions les images devaient évoquer à des moments spécifiques. Il s’agissait de créer des icones à la fois reconnaissables, belles et effrayantes.

Techniquement, nous avons créé une banque de motifs en images de synthèse afin de les intégrer dans les séquences de rêve. C’était un processus assez expérimental, et beaucoup de rêves n’ont pas abouti dans le film parce qu’ils ne correspondaient pas à l’atmosphère voulue à un moment précis, ou alors ils ne provoquaient pas la réaction voulue, qu’elle soit positive ou négative. Donc nous avons délibérément utilisé l’animation 3D parce que si on avait tourné en vrai, on aurait senti la caméra, et je voulais que rien ne rappelle la réalité. La plupart du temps, comme dans Les griffes de la nuit, les séquences de rêve sont mises en scène, et j’ai beau adorer ces films, mais tout, l’éclairage, la mise en place, font qu’on sent le plateau. Dans les rêves, on ne voit pas les choses clairement, et des notions comme l’échelle ou la netteté n’existent pas de la même façon. Je voulais développer cet aspect en créant des décalages/discordances entre les éclairages, les proportions, et on ne peut pas enregistrer ce genre de chose dans une caméra.

D’où vient cette impression de flotter dans l’espace?
Je me suis inspiré de mes propres rêves, où je semble être toujours poussé en avant. Je ne sais pas si ça signifie quelque chose de particulier, mais c’est comme le temps: il n’y a pas de retour en arrière possible. J’ai reçu des commentaires de gens me disant que leurs rêves étaient semblables.

Quand on revoit le film, on a tendance à le réinterpréter en se demandant qui Sarah, l’héroïne, est vraiment. Etait-il important qu’elle soit une adolescente?
J’en suis sûr. Autrement, on ne comprendrait pas ses décisions. Il faut avoir sa naïveté, qui est typique de cet âge, pour participer à ces études. Et elle se met en péril sans autre endroit où aller. Dans la même situation, un adulte s’en irait et retournerait chez lui. D’ailleurs, certains le font dans le film. J’avais besoin qu’elle soit là, et qu’elle accepte de suivre ce chemin, même si ça peut être douloureux et dommageable au bout d’un certain temps. Seuls des adolescents peuvent faire ça. Il y avait donc une logique pour justifier qu’elle reste si longtemps. Par ailleurs, il me semble que cette période particulière de la vie est la plus confuse. C’est le moment où on est à 100% dans la persona. On n’est pas soi, on est celui ou celle que tout le monde a besoin de voir. C’est ambivalent: elle est à la fois très franche en apparence, mais en même temps elle ne peut pas être plus fausse que dans le film. Elle est en représentation. Certains ne sortent jamais de cet état.

Comment avez-vous trouvé Julia Sarah Stone pour le rôle de Sarah?
Le film a été fait au Canada pour un budget très réduit. Nous voulions une actrice canadienne et les avons pratiquement toutes considérées. Parmi la liste, j’ai vu la photo de Julia et aussitôt, j’ai voulu qu’elle soit le personnage. Je l’avais vue dans la série The killing, où elle était excellente. Je ne l’ai pas auditionnée, je lui ai offert le rôle directement parce que je savais que si elle s’impliquait autant que dans The killing, le film pourrait reposer sur elle. J’ai tendance à choisir les acteurs en fonction de leur capacité à utiliser leur instinct parce qu’ils ont déjà des affinités avec le personnage. Ils ont moins besoin de se reposer sur moi.

Comment êtes-vous arrivé à composer la musique?
C’est une collaboration avec le groupe Electric youth. Ils devaient s’occuper des passages les plus «doux» et moi des plus effrayants ou atmosphériques. Et malheureusement, beaucoup des passages doux ont été coupés. Lorsque je les ai testés en salle de montage, les gens ne savaient pas comment réagir. Ce qui reste d’Electric youth est la collaboration sur les remixes et quelques phrases musicales. Mais dans l’ensemble, j’ai dû créer cette ambiance qui traverse tout le film. Et l’expérience m’a enseigné que je ne pourrai pas refaire de film sans en écrire la musique. J’ai réalisé des courts métrages et à chaque fois, j’en ai écrit la musique. Je ne peux pas séparer les deux. Je ne peux pas m’empêcher de créer les notes qui indiquent au spectateur quoi ressentir, parce que le ressenti est ce que je cherche. Si les notes n’étaient pas là, ou si elles étaient différentes, l’émotion serait fausse. Si je trouvais un collaborateur qui comprend l’ambiance à 100%, je serais ravi.

Peut-on parler de la signification du film sans le spoiler?
Je crois que c’est nécessaire d’en parler parce qu’il est souvent mal compris. Comme je l’ai dit, le film fonctionne comme un rêve, mais ce n’est pas un rêve normal. C’est un rêve de cinéma. C’est moi essayant de communiquer avec la conscience collective à travers le cinéma, et la relier à la philosophie jungienne. Alors j’utilise des archétypes, des compositions choc et de la musique. Prenons la scène d’amour: c’est une scène typiquement hollywoodienne, mais elle se brise au milieu. Elle fait croire que les auteurs approuvent majoritairement les choix faits par les personnages, alors que nous ne faisons qu’examiner tous ces archétypes. Certains croient que le film déraille au troisième acte alors qu’il se révèle davantage qu’au début. Il démarre au stade de la persona, et plus on avance dans la théorie, plus le film change. A partir d’un moment, il s’agit davantage du spectateur et de son expérience que des personnages. Qu’est-ce que ça dit de vous lorsque vous voyez Jeremy profiter à répétition de cette jeune personne? Etes-vous de son côté, ou au contraire, est-ce que vous le détestez? C’est à vous d’interpréter la façon dont l’histoire se déroule. C’est à vous de trouver ce que l’ombre signifie pour vous.

Propos recueillis par Gérard Delorme

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