Alors que la 2e partie de la grande rétrospective Louis Malle garnit toujours nos salles, on a eu envie de prendre des nouvelles d’Alexandra Stewart et de sa flamboyante carrière, équitablement partagée entre les grands classiques truffaldiens et les obscurs titres hollandais plus délicats à prononcer (au premier rang desquels Bezeten, Het Gat in de Muur!) Une journée entière n’aurait pas suffi à évoquer l’existence globe-trotteuse de celle qui a fait ses gammes auprès d’Orson Welles, Hemingway, Mick Jagger ou Leonard Cohen, et qui a un jour bazardé un dessin de Picasso à son effigie en oubliant de l’ôter de son jean avant un passage en machine… On a quand même profité d’un Perrier citron dégusté juste devant le Champo pour papoter autour de l’étrange Black Moon, unique incursion de Malle dans le fantastique (et dans le phallique).
INTERVIEW: GAUTIER ROOS
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Black Moon (1975) est un film singulier, même pour un cinéaste éclectique comme Malle. Comment le définiriez-vous?
Alexandra Stewart: Je l’ai toujours considéré comme un Alice au pays des horreurs, où chaque rencontre, chaque pièce ouverte par le personnage principal, revêt quelque chose d’étrange. Une jeune fille qui s’éveille au monde, l’âge intermédiaire qu’est la puberté, la perte de la virginité… Mais il y a aussi quelque chose d’aventureux dans le comportement de cette Alice, elle ne cherche pas à s’enfuir, alors même que le film s’ouvre sur une guerre entre hommes et femmes, et qu’elle aurait toutes les raisons de lever le camp…
À quoi ressemblait le scénario que vous avez eu entre vos mains?
Il était plutôt mince, avec peu d’indications. En fait, le film s’est écrit et fabriqué en constante évolution, selon le principe de l’écriture automatique chère aux surréalistes, qui passionnait Louis. Le tournage s’est fait en deux temps avec une interruption de six/huit semaines au milieu. Comme pour Lacombe Lucien (1974), Malle montait avec Suzanne Baron sur place, dans cette maison du Lot. On a donc eu accès à des éléments au milieu du tournage, on voyait le film en train de se faire, Louis pouvait réajuster des choses… Ce n’est pas si fréquent de travailler comme ça.
Pour les parties dialoguées, on était aussi sur quelque chose d’un peu bricolé, d’improvisé?
Non, les dialogues étaient écrits, sans improvisation. Mais bon, moi, je ne dis rien dans le film! Ce qui est un peu un contre-emploi: dans la vie, je parle tout le temps (ma fille Justine a l’habitude de présenter Black Moon en disant: « Vous allez voir le seul film dans lequel ma mère est muette! »)
C’est d’ailleurs le Terrence Stamp mutique de Théorème (1968) qui devait jouer le rôle de votre jumeau, avant que le rôle n’arrive dans les bras de Joe Dallesandro, échappé des expérimentations de Warhol et Morrissey…
J’étais très proche de Terrence depuis les années 60, c’est moi qui le voulais comme frère. Mais il a été catégorique: « Qu’est-ce que c’est que cette histoire!? Je n’y comprends rien! » Refus total de sa part, il n’y avait rien à faire… Malle n’était ni Fellini, ni Pasolini, deux cinéastes avec qui il était sûrement plus facile de s’engager sur un projet déroutant comme celui-ci. J’ai lu quelque part que Joe Dallesandro n’avait pas gardé de très bons souvenirs du tournage: il n’était pas ravi de la violence que je lui inflige dans le film… Je crois qu’il a eu très peur de moi!
Malgré la bizarrerie du projet, le film réunit des techniciens prestigieux.
Sven Nykvist, directeur photo attitré de Bergman, venait d’obtenir l’Oscar pour Cris et Chuchotements (1972). Il travaillait sur une lumière naturelle assez douce, il n’a d’ailleurs pas apprécié de me voir arriver un jour arborant un maquillage très voyant de Rino Carboni, qui était lui le collaborateur de tous les Fellini. Sven m’a demandé de tout retirer, il refusait l’artifice… Un autre jour, Rino [qu’on a vu aussi chez Sollima et Leone, NDLR] m’avait maquillée, déguisée en homme: c’était tellement bien fait que lors d’un déjeuner avec l’équipe du film, Louis, avec qui je partageais ma vie à l’époque, ne m’a tout simplement pas reconnue! C’était effectivement un cheptel d’enfer.

Quelles étaient les références du film? On pense pas mal à Balthus…
Outre le surréalisme et Luis Buñuel, il y a Balthus aussi, oui, bien sûr, pour tout ce qui est du coming of age et du climat inquiétant qui s’y rattache (je pense à la scène du serpent entre les cuisses). D’autant que Balthus était connu pour sa grande discrétion. Louis a cherché à faire un film très personnel, où il convie toutes ses obsessions, dictées par son inconscient. C’est aussi un ensemble de souvenirs ou de lectures que Louis – 42 ans à l’époque – a souhaité convoquer sans grand souci de cohérence [ce que le carton qui ouvre le film indique bien, NDLR: « Ce film ne s’adresse pas à votre sens logique. Il vous décrit un autre monde à la fois familier et différent. Comme vos rêves. Entrez dedans, avec votre émotion, avec vos sens. Laissez-vous emporter, c’est un voyage que je vous propose »]. Les références n’étaient pas forcément explicitées, c’était même parfois compliqué de voir ce qu’il avait en tête. L’enfant mal-aimé, la guerre civile opposant les hommes et les femmes, la vieille dame qui communique avec les rats dans une langue étrange, la dimension animale du film qui fait très arche de Noé… Il y a probablement aussi des choses en lien avec l’Inde et le grand voyage de Louis début 68. Chacun y met un peu ce qu’il veut.
Vous souvenez-vous de la réception du film à la sortie? Black Moon est devenu culte pour certains cinéastes, je pense à Bertrand Mandico par exemple.
Susan Sontag a fait partie des rares à avoir défendu le film avec enthousiasme, elle le trouvait « mesmerising »! Il existe un long entretien avec Louis diffusé à la télé américaine où ils convoquent ensemble les thèmes du film. Il y a eu quelques critiques élogieuses, mais dans l’ensemble, ce n’était pas fameux. Louis devait l’aimer particulièrement puisqu’il insistait toujours pour qu’on montre Black Moon lors de rétrospectives, qu’il ne soit pas laissé pour compte à côté des autres. Je connais bien Bertrand, avec qui j’ai joué dans After Blue et oui, cet univers du songe lui parle particulièrement! Il est un peu une sorte d’ambassadeur du film. Mais si vous prenez Joyce Buñuel, créditée aux dialogues de Black Moon, elle ne veut plus entendre parler du film… Ça reste encore aujourd’hui un objet très déroutant.
Votre parcours fraye beaucoup avec le genre horrifique, avec des films que votre page Wikipédia ne mentionne pas toujours: je pense à The Uncanny de Denis Héroux (1977), où le très hitchcockien Obsessions (1969) de Pim de la Parra, dont peu de gens doivent vous parler…
…Non ! Personne!
… vous avez une appétence particulière pour l’horreur?
Pas plus pour l’horreur que pour d’autres genres… Mais je dis toujours oui, parce que j’aime ça ! On peut s’y amuser au même titre qu’ailleurs.
Comment considérez-vous ces films? Les avez-vous revus?
Non pas vraiment, vous savez on tourne des films, puis après ils s’éloignent et deviennent très durs à voir (j’appartiens à une époque où il était bien fastidieux de se faire projeter un film dans lequel on venait de tourner). Et on n’a pas forcément envie de tout revoir… Je me suis très bien entendue avec Pim de la Parra, j’avais beaucoup aimé le tournage, malgré le froid qu’il faisait et l’hostilité de cet acteur-producteur allemand, Dieter Geissler, qui avait une réelle dent contre moi… Ce qui me guide avant de dire oui, c’est l’aventure, le fait d’être embarquée dans un épisode collectif, ce qui explique aussi des choix de carrière qui peuvent paraître étonnants. Les Soleils de l’île de Pâques (1972) fait aussi partie de cette constellation de films étranges, à contre-courant. Pierre Kast, dont j’étais vraiment proche, est totalement tombé dans l’oubli aujourd’hui. C’était une machine intellectuelle, un homme qui fourmillait d’idées et de projets: son hyperactivité et sa faconde n’étaient pas empêchées par son addiction à l’alcool et aux cachets… Je l’ai fréquenté jusqu’à sa mort en 1984. Le Bel âge (1959) ne passe jamais en salles, il n’a jamais droit à des rétrospectives ou des hommages, pas même à la Cinémathèque…
En parlant de choix étonnants, vous êtes aussi passée à côté de nombreux rôles, pour lesquels vous avez préféré conseiller d’autres actrices à votre place…
Ça a parfois été le fruit de mauvaises décisions, notamment dans le Londres des sixties, qui était alors l’épicentre de la vie culturelle. J’ai eu la mauvaise idée de glisser à Roman Polanski le nom de Françoise Dorléac pour Cul-de-sac (1966), rôle pour lequel j’étais engagée contractuellement (!), ce qui m’a valu une sévère mise au point par mon agent. J’ai conseillé à la production de James Bond contre Dr No (1962) d’être remplacée par Ursula Andress, – oui, j’aurais pû être la première James Bond girl! – j’ai aussi refusé Boom (1968) de Joseph Losey, car j’avais connu une expérience éreintante avec Simone Signoret et j’avais peur qu’Elizabeth Taylor ne se comporte de la même façon sur le plateau…. Il y a eu John Boorman et son Point de non-retour (1964) aussi, pour le rôle que tiendra finalement Angie Dickinson, rôle manqué car je n’ai pas pu rentrer à temps d’un autre tournage au Canada. Et c’est Romy Schneider qui a obtenu le rôle qui m’était destiné dans What’s New Pussycat? (1965). Bon… On peut aussi se dire que ça a donné un coup de main à pas mal d’actrices, cette qualité de « conseil en casting » (l’une des rares choses dont je suis certaine, c’est « d’avoir l’oeil » et d’être plutôt douée dans ce domaine): mon amie Barbara Steele, Marina Berenson, Aurore Clément…
Vous avez la filmographie la plus éclectique du cinéma français, quel est votre meilleur souvenir de tournage?
Avoir été assistante sur Lacombe Lucien a été crucial, d’autant qu’on y retrouve Therese Giehse, grande actrice de Brecht morte juste après le tournage de Black Moon. Je dois aussi citer tous les films de Kast, qui a un peu été mon mentor, et qui a en quelque sorte décidé de ma vocation à une époque où je ne savais pas forcément ce que j’allais faire de ma vie. La nuit américaine (1972) bien sûr, autre formidable moment qui réussit à capturer ce que je préfère sur un plateau (l’esprit de groupe, l’effervescence, l’aspect choral d’un tournage). Le tournage de Julie pot de colle (1977) de Philippe de Broca, avec Brialy et Jobert, était hilarant; bien que le film ne soit pas resté dans les mémoires… Je suis aussi obligée de mentionner Chris Marker, que j’ai eu le privilège (rare!) de bien connaître, et dont je conserve beaucoup d’objets, de gadgets à la maison.
Y’a-t-il un film moins connu de votre imposante filmographie (150 films et fictions!) que vous aimeriez recommander?
La Loi du survivant de José Giovanni, tourné en Corse et sorti en 1967, l’un de mes premiers rôles principaux, assez à contre-emploi. J’y ai le droit – pour une fois – à des scènes périlleuses, assez sportives (on m’y voit me jeter dans le vide). C’est l’une des rares fois où j’ai pu jouer une héroïne de film noir, j’aurais aimé continuer là-dedans. Il y aussi Only When I Larf en 1968, comédie british très difficile à voir avec Richard Attenborough et David Hemmings, un film pétulant de Basil Dearden, très enlevé, tourné à Londres, New-York et au Liban, dans des endroits inaccessibles aujourd’hui… Ça s’appelle Trio d’escrocs en français. Réalisé dans un esprit léger, light-hearted. J’ai un peu esquissé ce versant comique avec Pascal Thomas, mais j’aurais aimé tourné plus de choses appuyées, exagérées, exacerbées. Le problème vient probablement de mes années cover girl. Avant le cinéma, j’ai d’abord gagné ma vie en affichant une image figée et assez stricte dans des magazines de mode. Avec mon chignon, et avec cette apparence froide et peu souriante qu’on m’imposait – et dans laquelle je ne me reconnais absolument pas! – on m’a fort logiquement proposé très peu de rôles comiques au cinéma… Ce côté « cariatide grecque », blonde inaccessible, m’a en fait un peu desservie. Arthur Penn, au temps de Mickey One (1965) m’a dit: « Ah tiens, on savait pas du tout que tu pouvais jouer comme ça aussi! »… Parmi les autres films, je dois aussi mentionner les choses que j’ai tournées avec Jacques Baratier, comme Dragées au poivre (1963), dont j’adore la bande-son, composée par Serge Rezvani, l’auteur du Tourbillon de la vie et de J’ai la mémoire qui flanche. Je citerais aussi Les Mauvais coups (1961) de François Leterrier – mon ancien compagnon – avec Simone Signoret, malgré un tournage compliqué.
Pour en revenir à Malle, comment expliquez-vous qu’on redécouvre (vraiment) son cinéma aujourd’hui, près de 30 ans après sa mort? Moi-même qui pensais bien le connaître, je me rends compte que je suis loin d’avoir vu tous ses films…
Très franchement, je ne me l’explique pas. Il a quand même reçu une Palme d’Or à 23 ans [partagée avec le Commandant Cousteau pour Le Monde du silence, NDLR] et un Prix Louis-Delluc trois ans plus tard pour Ascenseur pour l’échafaud… Toute son œuvre est intéressante, y compris ses allers-retours permanents avec le documentaire. Lacombe Lucien et Vanya, 42e Rue sont probablement mes deux films préférés de Louis. Revoir tout ça est évidemment un grand plaisir.
