On connaît bien l’acteur Dupontel mais le réalisateur, lui, est plus rare. Après Bernie et Le Créateur, deux films plus appréciés par le public que par la critique, le grand Albert revient avec une comédie jouissive et cintrée qui d’un argument simple (un clochard endosse les habits d’un flic et rencontre l’amour) atteint des monts d’inventivité et de drôlerie. Par la simple pouvoir de dialogues comme Dupontel sait les peaufiner et de gags drôlement efficaces. Avec Enfermés Dehors, quelque part entre Fisher King et Buster Keaton avec un style suprêmement personnel, il a réalisé le film qu’il voulait et il en est très content.
Qu’est-ce qui vous a amené à réaliser ce film ?
Albert Dupontel : Il est né d’une attitude inconsciente qui consiste à regarder les travers du monde avec un nez rouge. Plus techniquement, plus intellectuellement pour avoir l’air plus sérieux, il est probable qu’en allant à la Fnac un jour j’ai vu dans le même rayon un bouquin sur les SDF et un autre sur la délinquance financière. Je ne sais pas qui est l’astucieux vendeur qui a opéré ce rapprochement ; toujours est-il que j’ai pris les deux. Mais je dis ça un peu pour me justifier. A vrai dire, il suffit de regarder autour de nous, les infos à la télé ou même les gens dans la rue, pour trouver l’inspiration. Puis, après, d’entendre parler de je ne sais plus quel scandale lambda. Pris séparément, ce n’est pas très original mais c’est très stimulant de les faire se rencontrer et de voir ce qui se passe.
Le film est moins trash et violent que vos précédents. Est-ce délibéré ?
Oui. J’ai toujours fait les films que je voulais. Je ne voyais pas l’utilité sur ce film-là de refaire de la trasherie et de la violence parce que ça finit par devenir un procédé. Cela aurait été une recette et j’aurais trouvé ça malhonnête. Je pense que faire un film plus doux sur Bernie aurait été malhonnête et plus violent sur celui-là aussi. Mais ce n’est que mon troisième film, d’autres vont arriver. Dans celui-là, dès les premiers sauts du personnage, il y a une cohérence qui s’installe où l’on comprend que le bonhomme veut vivre, tandis que lorsque Bernie sort de l’orphelinat, il est plombé par son monde qui est terrible. Je ne voyais pas d’autres issues que de l’encastrer dans sa folie mentale. Dans Enfermés dehors, le personnage a une vie beaucoup plus classique, même si c’est le cousin germain de Bernie en ce qui concerne l’élocution et le raisonnement. Il a envie de vivre, de manger, puis quand il a mangé, il a envie d’aimer. Quand on disait, pour avoir l’air sérieux, que c’était une humble revisite des grands thèmes Chaplinesques, je trouve que c’est une bonne définition.
Ça vous a plu de vous prendre pour Buster Keaton ?
Je pense que c’est un plus pour le film. Quand on me parle de cartoon social, il faut déjà qu’il y ait le cartoon avant le social. Donc tout le côté homme caoutchouc est assumé. Autant dans Bernie, on avait peur pour les autres, autant dans celui-là, on a peur pour lui. On était bien entraînés. Il y avait plein d’astuces de tournage, j’ai travaillé avec un très bon chef cascadeur qui m’a entraîné six mois avant. Il y avait des précautions adéquates.
Est-ce vrai qu’à l’origine le film devait être américain ?
Normalement, il aurait dû l’être. Enfin, rien n’est normal dans ce métier mais il y avait une volonté il y a trois ans de faire le film aux Etats-Unis. J’avais écrit en anglais, il y avait l’agent d’Ed Norton qui avait lu et qui avait trouvé ça bien et on avait commencé des travaux qui, à mon avis, n’auraient pas été bien loin. J’ai préféré couper court et revenir en France. Le projet Enfermés Dehors n’a pas été une saga romanesque, mais presque.
C’est sur Irréversible que vous avez découvert le travail du chef-opérateur Benoît Debie ?
Tout à fait. Quand j’ai vu avec quelle rapidité il travaillait, le peu de lumière qu’il lui fallait et le résultat final, c’est extraordinaire. J’ai vu par la suite Innocence, de Lucile Hadzihalilovic puis dans Calvaire, de Fabrice du Welz, un excellent film belge. Sur Calvaire, je tiens à signaler que j’ai refusé le rôle principal d’ailleurs et je dois avouer que je n’ai pas regretté quand j’ai vu ce qui arrive au personnage. Mais j’aime beaucoup l’univers de ces gens-là. La photo de Benoît est formidable d’autant qu’elle était étalonnée numériquement donc on a pu reprendre les couleurs flashy du film. Le choix des couleurs est délibéré. On a amplifié la colorimétrie dans le but de rester dans l’univers de la bande-dessinée.
Sur Enfermés Dehors, vous avez réussi à réunir les deux Terry des Monty Python. Qu’est-ce qui a poussé Gilliam à rejoindre Jones dans votre univers ?
Au commencement, Terry Jones avait vu Bernie. Il m’avait envoyé une lettre. Je lui ai alors proposé de jouer dans Le Créateur et d’incarner le rôle de Dieu. Quand je suis venu présenter le film à Londres en 2001, Terry est venu avec un copain ; et ce copain, c’était Terry Gilliam. Depuis, on est restés en contact. Tous les deux sont très curieux du travail des autres, très enthousiastes et très généreux. Je dirais plus particulièrement Terry Gilliam qui a un cinéma très typique qui foisonne. Le personnage est à la hauteur des espérances. Le cinéaste fait des films forts et généreux, et quand je l’ai rencontré, j’ai vraiment vu un personnage en accord avec ce qu’il disait à travers ses films. Tout de suite, quand il a su que je faisais le film, il m’a dit qu’il viendrait faire une apparition en clodo. Et ils sont venus tous les deux. Autant dire que ça m’a vraiment touché.
Vous avez été impressionné par Brazil ?
Je me rappelle que lorsque je suis sorti de la salle, j’ai eu un choc. De toute façon, Brazil est un film majeur, très décrié ; on ne sait pas pourquoi d’ailleurs.
On retrouve dans ce film et par extension dans tous les Gilliam une combinaison de farce et de noirceur que vous semblez affectionner.
Oui, dans le sens où il mélange des éléments très noirs alors que je pense que mon film est plus doux. Lui, il a une vraie vision sociale. Brazil, c’est le Metropolis de Lang remis au goût du jour avec le côté malicieux de Gilliam. Ce travail de caméra, ces couleurs, ces personnages excessifs, Ian Holm au début du film, ce look absolument incroyable très années 50… On parle beaucoup de Jeunet pour les éléments rétro mais il ne faut pas oublier que Gilliam a souvent pris des éléments hors du temps pour les mettre dans un univers futuriste. J’ai dû voir Brazil deux trois fois en salle, puis Terry m’a donné le dvd criterion que je regarde souvent. Et puis outre le film, il y a eu une bataille hallucinante autour de Brazil qui a été très dure, non seulement pour la conclusion mais aussi le film qui a failli ne pas sortir.
On pense beaucoup à Fisher King en regardant Enfermés Dehors.
Ce n’est pas innocent. Contrairement à ce que l’on dit, Fisher King n’est pas un film de commande parce qu’il l’a beaucoup réécrit. Fisher King m’a beaucoup inspiré pour la fameuse séquence des clochards dans laquelle Gilliam et Jones jouent.
Comment vous est venue l’idée des pancartes qui s’animent ?
A chaque fois que l’on sort dans la rue, on a l’impression d’être agressé avec une voix qui dit « achète, achète ». On passe devant une pharmacie, on va acheter des vitamines. On passe devant un marchand de chaussures etc. Les masses sont conditionnées par ça. Du coup, lorsque l’homme rejette le système qu’il a crée, il s’en prend à ses affiches et les affiches protestent.
Pouvez-vous me parler de ce raccord pigeon ?
(il rit) C’est un peu gratuit, je ne vous le cache pas. Mais ce sont des liaisons. C’est comme l’extrait de Hard Trapèze 2 que l’on voit sur un écran de télé avant d’arriver dans le sex-shop, ce n’est pas innocent. Ces scènes-là sont faites pour démolir l’esprit de sérieux. On regarde ce qui se passe autour de nous et on s’en amuse. Quand je vois un film de Ken Loach ou de Depardon, ces films-là me parlent. Ils les traitent de façon différente, le super-16 pour Loach, mais ça me parle beaucoup. Ces personnages iraient très bien dans mes films mais pas pour les mêmes raisons. En revanche, les comédies basiques ne me parlent pas du tout. Quand j’écrivais Bernie, j’ai vu Délits Flagrants de Depardon et je me suis dit qu’il fallait que je parle de ces personnages mais à ma sauce personnelle. Comme des gens comme Bergman qui rendent compte de la psychologie des gens évolués, c’est amusant d’aller chercher sa nourriture là-dedans. Je pense que mises à plat, les histoires que Chaplin raconte ne sont pas drôles. C’est la façon dont il les traite qui les rendent drôles.
C’est comme Buster Keaton : si on enlève le vernis humoristique, c’est une authentique tragédie.
Oui, et puis avec ce côté noir et blanc, ça donne un côté un peu désuet, avec de la morosité. Tout dépend du sujet et de la façon dont on décide de le traiter.
D’où vient cette obsession pour les mégots usagés et Tony Blair ?
Ce n’est pas Tony Blair que l’on voit dans le commissariat. Notre photo-montage n’était pas réussi parce que c’est un mélange de Bush, Blair et Chirac. Mais c’est vrai qu’à l’arrivée, on dirait plus du Blair qu’autre chose. Le mégot est un clin d’œil Chaplinesque aux Lumières dans la ville quand Charlot cherche des cigarettes et essaye d’attraper une fin de cigare qu’un clochard va lui prendre.
