Trois regards de femmes. Trois approches radicales. Trois contes sur l’adolescence et la filiation. Les nouveaux talents féminins du cinéma Français questionnent, chacune à leur manière, la condition des jeunes filles dans la France d’aujourd’hui. Analyse par S.C.R.I.B.E.
GRAVE – La brutalité du vivant
Au-delà du film de genre, Grave est un pur acte de rébellion. Julia Ducournau narre la mue physique et psychique d’une gamine frêle en prédatrice carnassière face à une société qui cache (mal) son autoritarisme sous des dehors joviaux. Tyrannie de la fête, management par le rire, voyeurisme, militarisme, règne implacable de la norme (on se souvient de l’anecdote rapportée par un médecin sur l’écrasement d’une jeune fille à cause de sa différence), il est difficile de regarder en face le miroir que nous tend la jeune réalisatrice, utilisant du prétexte d’un bizutage en faculté de médecine pour passer notre jeunesse au vitriol.
À mesure que le film progresse, la caméra épouse de plus en plus le désir boulimico-sexuel de son sujet, filmant des bustes masculins sans tête, des entre-jambes, des hommes-objets.
Justine, elle, même lorsqu’elle danse sensuellement devant une glace, est toujours représentée comme un visage, un regard. Un regard interdit, biologiquement femme, qui provoque jusqu’au saignement de nez.
Si Julia Ducournau s’amuse savamment du parallèle entre exploration adolescente de la féminité et chasse à l’homme cannibale, elle va plus loin en inscrivant cet hybris dans le cadre familial. L’obscur objet du désir serait ici le fruit d’un curieux atavisme entretenu exclusivement par les femmes d’une même lignée. La grande sœur (Ella Rumpf, versatile et séduisante) joue le rôle de passeuse, adorée et honnie, aussi intransigeante qu’indifférente, légère que cruelle.
Quant à la mère (Joana Preiss, toute en sobriété glaçante), malgré son apparent effacement, elle est l’origine du mal, hantant littéralement le film, ressurgissant toujours dans la bouche de ses filles, figure primitive de la femme qui créée et anihile.
Un tour de force dans un champ trop souvent laissé à l’abandon par le cinéma Français.
AVA – L’extase des sens
On a déjà beaucoup écrit sur le petit bijou clair-obscur de Léa Mysius et la performance foudroyante de sa jeune actrice principale, Noée Abita.
Sous ses allures de carte postale, le film n’est pas moins critique envers la France de 2017 que l’opus sanglant de Julia Ducournau.
Dérive sécuritaire jusqu’au cœur de l’oisiveté estivale, rejet de l’étranger, uniformisation des loisirs, Ava trace, mine de rien, le portrait sans concession d’un monde recroquevillé sur lui-même et injuste. Mais là encore, c’est la figure maternelle (Laure Calamy, impeccable) qui domine, oppresse, femme charnelle autant qu’intrusive, femme en expansion permanente, toute à son aise dans le bain social qui semble tant rebuter sa fille.
La réalisatrice s’est ingéniée à égrener son œuvre de ces moments mère-fille où l’apparente bienveillance complice d’une femme moderne envers sa progéniture tourne à l’injonction et au contrôle.
Le film tire paradoxalement sa force de ses maladresses, de ses longueurs nécessaires, collant ainsi au plus près des états d’âme, des tergiversations d’une jeune fille face à son corps.
Et quand la rébellion survient enfin, c’est en forme de fuite éperdue. Dépassant son malaise, Ava provoque les évènements, choisit la rencontre amoureuse et transforme le garçon en créature mythologique (l’indomptable Juan Cano en enfant méchant de la bohème). Le désir féminin embrasse alors une mise-en-scène sensorielle, course folle contre la perte de vue programmée, à pied, en moto ou en char à voile, échappée godardienne qui se nourrit d’interdit, de beauté brute, et vire parfois au film de gangster.
L’œuvre de Léa Mysius s’attache moins à développer un récit, une psychologie qu’à imprimer en nous le témoignage vibrant d’une première fois nécessairement éphémère.
Ce cinéma-là est la quête têtue et personnelle de beauté, îlot fragile de subjectivité qui mérite qu’on le cultive, dans un univers cinématographique qui tend de plus en plus vers la Monoforme.
MARLON – L’émotion brute
Le court-métrage de Jessica Palud raconte les vingt-quatre heures de Marlon (Flavie Delangle, hypnotique), 14 ans, avant sa première visite à sa mère incarcérée. Grand Prix UniFrance à Cannes, il a engrangé pas loin d’une centaine de sélections en festivals aujourd’hui.
C’est un écrin d’intimité qui déshabille l’adolescence avec pudeur, à travers un accident de parcours comme il peut en survenir dans toutes les familles.
L’humilité en étendard, Jessica Palud filme moins des personnages que de véritables personnes, et interroge nos errements d’animaux blessés, comment chacun d’entre nous se débrouille d’un drame, d’une privation, avec ses défauts et ses forces, comment chacun se heurte, se cherche, s’esquive, et se démène pour s’accrocher aux autres.
Chez cette auteure, les émotions passent par de menus détails. Un peu de maquillage sur un visage labouré de rides, un regard sur une jolie fille, des vêtements volés, un bon repas, un sac de linge propre. C’est là toute sa force. Ici, la dureté du monde extérieur que doit affronter Marlon tient moins à ceux qui l’habitent qu’à son architecture, ses non-lieux, ses terrains vagues, ses fades quartiers pavillonnaires, ses longues traversées en train d’une lointaine périphérie à une autre.
Contrairement aux héroïnes précédemment citées, Marlon ne s’affranchit pas, ne se construit pas, adolescente mutique, rentrée toute entière sous la carapace de sa doudoune, elle cultive loin des autres l’amour religieux d’une mère absente, seul et unique moteur de son existence. Son acte de rébellion relève de l’autisme choisi face à la violence de la situation.
Quelques photos sur Facebook, un sous-vêtement sexy, suffisent à évoquer l’admiration obstinée qu’elle porte à Hélène (Anne Suarez, déchirante de justesse), mère explosive de vie dont l’héritage pèse trop lourd. Les kilomètres de fils barbelés, les interminables corridors, les grilles qui claquent, symbolisent l’âpre combat que devra livrer Marlon pour retrouver Hélène.
Triomphe d’un cinéma organique qui allie sincérité, vitalité de l’image et puissance émotionnelle.
Julia Ducournau. Léa Mysius. Jessica Palud. Chacun se fera son opinion, mais force est de reconnaître que ces trois nouvelles voix osent, brouillent les genres, expérimentent, dépoussièrent les codes, dans une authentique quête de cinéma. Ce sont des femmes libres et ça fait un bien fou. Rendez-vous aux César!

