[GHOSTS… OF THE CIVIL DEAD] John Hillcoat, 1988

Avec son coup d’essai réalisé en 1988 (et sorti en France avec deux ans de retard), le réalisateur australien John Hillcoat exauce le rêve de tout spectateur digne de ce nom: le désir d’être dérangé! Contrairement à ce que le titre suggère, Ghosts… of the civil dead n’a rien d’un film de fantôme, mais tout d’un film de prison hyperréaliste. Un film du genre violent et constat anthropologique sans pitié qui donne à voir le quotidien des incarcérés dans une nouvelle prison high-tech, de très haute sécurité, située en Australie et baptisée la « Centrale pénitentiaire Pilote ». Il s’agit, et c’est résumé très brièvement au début, d’une expérimentation inaugurant une nouvelle génération de prisons vouées à regrouper les détenus les plus dangereux et les plus incontrôlables des prisons du pays entre eux. À la manière d’un spot publicitaire, une voix robotique (Valérie, c’était déjà toi?), nous introduit brièvement cette dystopie Kubrikienne, mais un panneau se charge de nous révéler ce qui s’est réellement passé dans ce lieu du meilleur des mondes et de l’ultra-sécurité, presque conçu comme une galerie marchande et peinte aux couleurs d’une halte-garderie.

Pendant 37 mois, cette prison est restée dans un état de confinement inexpliqué, où tous les détenus sont restés à l’intérieur de leur cellule et sont devenus mabouls. Soit l’incident le plus long jamais arrivé dans toute l’histoire des prisons. Les déclarations contradictoires concernant les événements ayant conduit à ce confinement ont amené un comité à demander une enquête judiciaire sur les causes. Et le film d’être construit de cette façon, pour montrer comment on en est arrivé à ce déchaînement de violence froide. On comprend vite que la seule façon d’éviter l’affrontement dans cette prison, c’était d’abrutir par la télévision et les drogues. Mais lorsque les prisonniers se retrouvent sans les passe-temps qu’ils avaient (donc sans tv ni drogue) en raison d’une panne d’approvisionnement, chacun pourrit dans sa cellule: les prisonniers deviennent des âmes damnées (les « ghosts » du titre, interprétation possible) et les matons vont se montrer de plus en plus violents et inflexibles. Cela se terminera dans un bain de sang effroyable. Une furie qui suinte tout autant des murs de la taule que du monde qui l’entoure.

Cette plongée dans la folie sous écrous nous surgissait à la gueule à la fin des années 80, bien avant la série carcérale Oz, de Tom Fontana qui s’en est de toute évidence inspiré. Et, comme tous les bons films en avance sur leur temps et totalement dans notre temps, elle résiste très bien à de multiples visionnages, empoignant avec une féroce détermination de la première à la dernière image. À l’origine, il y a le livre In the Belly of the Beat, de Jack Henri Abbott, un écrivain américain qui est resté une bonne partie de sa vie en prison, avant d’être édité grâce à l’appui de Norman Mailer, et qui a donné envie au réalisateur John Hillcoat et au producteur Evan English, tous deux Australiens, de se cogner à cette adaptation. C’est un euphémisme de dire que le pari était supra ardu (respecter la réalité de ce que raconte Jack Henri Abbott, trouver la bonne distance pour éviter tous les pièges, etc.). Mais, en bons artistes intelligents, Hillcoat et English n’ont pas fait les choses à moitié, parcourant pendant plus de trois ans l’Australie et les États-Unis, de prison en prison, pour ramasser tout ce qu’il y avait à ramasser. Une épreuve qui pousse de lourdes portes et bouscule bien des a priori, permettant à Hillcoat de saisir une atmosphère et de la retranscrire parfaitement dans la mise en images. C’est d’un réalisme cru, d’une misère humaine palpable. D’autant que les acteurs idéalement castés ont vraiment les gueules de l’emploi. Les taulards comme les matons nous sont présentés via une voix-off ou face caméra et la manière dont ils sont filmés donnent le sentiment qu’ils nous regardent, qu’ils nous inspectent, nous voyeurs dans l’obscurité d’une salle de cinéma. C’est d’une troublante intimité, jusque dans leur quotidien, dans leur franchise, dans leur sexualité et leur frustration (superbe idée de la bande-son aux allures de chant de sirène sur le générique de début, traduisant aussi le mirage d’une telle expérience au détriment de l’humain).

On pense presque à du documentaire en regardant Ghosts of The Civil Dead et on n’est pas tellement surpris d’apprendre que Hillcoat avait au départ pensé à un film hybride, mêlant témoignages et reconstitutions. Mais point trop de défis casse-gueule pour une première fois: Hillcoat s’est contenté d’une fiction avec des choix formels qui s’imposent comme des nécessités. Le scénario a été écrit par Nick Cave; une première version ayant connu plusieurs réécritures  – le chanteur apparaissant également dans le film comme acteur dans la peau d’un tueur psychotique. Agressif, montrant tout ce qui va mal et ce qui fait mal, Ghosts of The Civil Dead ne cherche pas à plaire et c’est son immense qualité. Il s’impose toujours comme le réquisitoire anti-prison le plus implacable de ces 40 dernières années – la séquence finale dans la station de métro, ce fameux retour au réel après les expériences traumatisantes, glace le sang, résume bien l’impasse et, à l’image de tout ce qui a précédé, nous place dans un état d’alerte, qui empêche, plan après plan, d’imaginer un quelconque avenir. Le vrai scandale dans tout ça, c’est qu’il aura fallu attendre plus de 15 ans pour voir le second long métrage de cet auteur, soit le bon western de l’outback The Proposition en 2005, à nouveau avec Nick Cave (script et musique).

18 avril 1990 en salle | 1h 33min | Drame
De John Hillcoat | Par John Hillcoat, Nick Cave
Avec Dave Field, Mike Bishop, Chris De Rose

 

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