Il existe des anecdotes de cinéma que certains professionnels aiment à réciter dans des livres consacrés à la censure au cinéma avec parfois plus ou moins d’exagération pour entretenir le rideau de fumée d’un mythe (le scandale étant parfois plus intéressant que l’objet du scandale). Mais ce qui a frappé Flaming Creatures, de Jack Smith (mort du sida en 1989, à 57 ans), relève réellement du prodige tant il a bien failli disparaître de la circulation. À peine diffusé, il a été purement et simplement banni des écrans. Le premier à prendre sa défendre et à se mettre en danger pour le sauver, c’est Jonas Mekas, son producteur, conscient d’avoir une bombe en sa possession. Pour faire la nique à la censure, il le diffuse en secret dans le grenier de son hôtel à quelques personnalités influentes (Jean-Luc Godard, Agnès Varda…). Quelques mois plus tard, c’est au tour de Ken Jacobs, un ami proche de Smith, de se faire arrêter par les autorités pour avoir osé le présenter publiquement. À l’époque, montrer Flaming Creatures, et surtout le voir, constitue un crime. Les années passent et cette réputation stimule les plus curieux: Kenneth Anger le regarde en douce et en tombe amoureux. Andy Warhol explose de jalousie. Pédro Almodovar s’en servira pour nourrir son cinéma de la Movida. John Waters découvre qu’il est possible d’ériger le mauvais goût en art.
Pour décrire cette expérience de moins d’une heure conçue par le petit frère en scandale de Jean Genet et Kenneth Anger, Flaming Creatures ressemble à une orgie décadente dans un long happening expérimental. On y voit des «créatures flamboyantes» en pleine frénésie sexuelle, essentiellement des travestis, recréant Hollywood dans un studio aux allures de bordel cauchemardesque. Pour Jack Smith, il s’agit ni plus ni moins que d’une version très open et très Marlène mon amour de La femme et le pantin, de Joseph Von Sternberg (1935). Les influences de son orgie dionysiaque tiennent autant de l’âge d’or Hollywoodien que de la sensualité orientaliste, des films de vampire que de la tragédie grecque, du fétichisme que du travestissement (au sens propre et figuré). Alors connu pour ses performances, ses décors de théâtre, ses collages et ses dessins, Smith bidouillait le glamour et les icônes à sa sauce en concevant lui-même les costumes portés par les acteurs et en greffant une bande-son de Tony Conrad (The Flicker), intégralement composée de morceaux de films phares des années 30. Cette combinaison poétique et unique, tapisserie de corps mélangés entre eux, l’a placé comme la grande figure pré-Warholienne du Lower East Side. Ce n’est pas pour rien que Mekas le qualifiait, avec une sincère admiration, de «cinéaste baudelairien» et qu’il est rapidement devenu un parangon de la contre-culture américaine, issue du New American Cinema (qui deviendra «underground»).
Ce qui a démarqué Jack Smith des autres réside dans son appétence pour une esthétique glam camp dont on trouve les restes aujourd’hui chez des artistes queer comme Todd Haynes (le groupe composé entre autres par Brian Molko dans Velvet Goldmine s’appelle «Flaming Creatures»). Ce qui empêche Flaming Creatures de se réduire à une dimension sulfureuse et au fond anecdotique, c’est l’innocence artisanale avec laquelle cette recréation du monde a été conçue, en particulier dans les accessoires, et surtout son aspect purement régressif. C’est pour cette raison que les «allusions» jouent un rôle important entre ce qui se passe réellement à l’écran pendant les ébats et ce que l’on en déduit. Cette technique du trompe-l’œil provoque moins des amalgames qu’elle appelle des oxymores comme l’anéantissement épanoui, la joie triste, l’ivresse tragique. Pour donner un exemple, les décors et les vêtements sont tellement kitsch que tout est surligné pour que l’on comprenne que tout est faux. En revanche, ce qui s’y joue est authentique, comme «instantané», sur le vif. C’est du chaos fait film.
| Réalisé par Jack Smith Interprétation: Francis Francine, Sheila Bick, Joel Markman… Date: 1963 Durée: 42 minutes Etats-Unis. |


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