Signe que le vent tourne plus que jamais: la présence de plus en plus forte de réalisatrices dans le cinéma d’horreur. Le temps on l’on sursautait à voir apparaître sporadiquement Marina de Van, Antonia Bird, Lynn Stopkewich, Jennifer Lynch ou Kei Fujiwara sur des films d’une noirceur et d’une radicalité à faire peur semble maintenant révolu: entre 2019 et aujourd’hui, on a pu croiser pas loin d’une centaine de films, allant de la série Z qui tâche, en passant par les chiens errants bizarres, les séries B audacieuses ou les jolis mastodontes, signés par des réalisatrices. 10 têtes à suivre et 10 films chaos qui vibrent d’un espoir dégoulinant.

Candyman de Nia DaCosta
Après une première adaptation de la nouvelle The Forbidden de Clive Barker par Bernard Rose (Candyman en 1992) et de deux suites moins heureuses (voir encadré plus bas), on pouvait se demander si ce boogeyman-là, admirablement interprété par Tony Todd, n’était pas celui d’un seul grand film… jusqu’en 2018 où Jordan Peele a annoncé vouloir s’accaparer le personnage pour un reboot. Le réalisateur de Us, ici producteur, laisse le champ libre à un jeune poulain, la réalisatrice Nia DaCosta, dont le seul long-métrage Little Woods n’est pas sorti dans les salles françaises… La perspective d’un nouveau Candyman dans le paysage chaotique de l’Amérique du Black Lives Matter ne pouvait que se défendre. Et c’est d’ailleurs là la première bonne surprise: Candyman 2021 est le vrai Candyman 2. En ce sens où derrière le geste politique très contemporain, se cache en réalité une continuité directe avec le premier volet de Candyman signé Bernard Rose. J.M.

Censor de Prano Bailey-Bond
Censor fait penser à St Maud, pas seulement parce que les deux films ont en commun quelques collaborateurs (dont le chef op), mais aussi un thème, celui d’une femme qui prend ses lubies pour la réalité. Le contexte est celui de l’Angleterre de Margaret Thatcher, à l’époque où les autorités avaient mis en place un comité de censure pour surveiller ce qu’ils appelaient les «video nasties», arrivés avec la déferlante de slashers dans les années 80. L’héroïne est une de ces fonctionnaires qui voit des films à longueur de journée afin de les purger de tout ce qu’elle considère comme excessif: organes génitaux, mutilations ou jets de sang. Son travail est basé sur la croyance que la représentation de choses horribles incite les spectateurs à faire la même chose, mais cette même croyance se retourne ironiquement contre elle. G.D.
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Earwig de Lucile Hadzihalilovic
La singularité d’Earwig vient de la maîtrise de la cinéaste à traduire en images et en sons un univers manifestement différent de notre réalité, et à lui donner une existence viscéralement palpable. La lumière, la couleur des décors, la texture des meubles, le bruit du cristal, le fonctionnement d’une cuisinière en fonte, sans oublier l’ambiance sonore et musicale, tout contribue à une réalité alternative fascinante parce qu’elle réveille des sensations oubliées dont nous n’avions plus qu’une connaissance intuitive. Dans ce registre où le sensoriel prime sur le rationnel, Hadzihalilovic utilise des artifices qui font beaucoup penser à Lynch, mais tant qu’à faire, autant s’inspirer des meilleurs. Et ça fonctionne: de même qu’on devinait une présence derrière le radiateur d’Eraserhead, on a vraiment l’impression qu’il se passe quelque chose derrière les fenêtres de la demeure représentée sur un tableau qui revient souvent, avec des variations. Il y a aussi des personnages récurrents porteurs de messages, une suggestion de transfert de personnalité, et un cas de distorsion temporelle. Earwig démontre que le cinéma est le langage idéal pour exprimer le rêve, mais c’est un langage si rarement utilisé sous cette forme qu’il provoque la perplexité chez les spectateurs habitués à une narration plus explicite et à un rythme plus soutenu. Alors qu’il suffit de lâcher prise et de se laisser emmener, comme en voyage. G.D.

Fear Street 1994 / 1978 / 1666 de Leigh Janiak
Sa petite gueule de Stranger Things horrifique avait beau n’inspirer aucune confiance, la brochette Fear Street fut une des meilleurs surprises Netflix de l’année. Se vautrant sans précédent dans le vintage porn et le wink wink à tous les étages (l’introduction allant jusqu’à reprendre celle de Scream), les premières minutes ébouriffent chaque poil du corps, avant de prendre un virage sec vers le surnaturel le plus débridé. Ses ado éloignés des schémas rebattus (allant de la smart pom-pom girl, au nerd joufflu, en passant par un couple de lesbiennes) confrontés à un club de tueurs-morts vivants et increvables offrent un face à face jouissif et d’une cruauté parfois phénoménale, loin de la kid horror auquel RL Stine, créateur de l’univers initial, fut le chantre. L’angoisse cronenbergienne que distillait la réalisatrice Leigh Janiak avec son très curieux Honeymoon semble soudain bien loin, mais sa capacité à oeuvrer dans un divertissement rouge sang qui n’a peur de rien fait monstrueusement plaisir. J.M.

Glasshouse de Kelsey Egan
Retenez bien le titre de ce film: Glasshouse. Et le nom de sa réalisatrice: Kelsey Egan. Dans un futur proche, une toxine appelée Shred a plongé la quasi totalité de l’humanité dans la démence et la mort. Tous les animaux ont disparu. Isolée du chaos, une grande verrière abrite une mère, trois filles et un garçon qui survivent grâce à l’oxygène produit par les plantes. Pour récolter leur nourriture à l’extérieur, les filles portent des sortes de crinolines qui les protègent de l’air contaminé. Elles assurent aussi la sécurité du sanctuaire en tirant sur tous les intrus qui ne connaîtraient pas le code pour passer. Les corps des contrevenants sont découpés en morceaux et pendus autour de la propriété pour dissuader l’entrée. A l’intérieur, la vie est réglée selon des rituels très précis à base d’invocations destinées à lutter mentalement contre la toxine qui affecte la mémoire. La répétition permet de conserver l’histoire de la famille, ou en tout cas, celle que raconte la mère. Jusqu’au jour où un étranger est introduit dans la maison par la fille aînée. Au-delà du contexte post-apocalyptique, c’est une fable sur la nature illusoire des conventions familiales, sur l’importance de la mythologie, et aussi sur la façon dont celle-ci peut être modifiée pour s’adapter aux circonstances. Délicat et sauvage, sensuel et sanglant, ce film, que nous avons découvert à Fantasia cet été, a tous les atouts pour devenir un classique. G.D.
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The Scary of Sixty-First de Dasha Nekrasova
Imparfait oui. Prétentieux un peu même. Très voir trop egdy pour son propre bien aussi. Mais il y a une énergie intense et bizarroïde dans The Scary of Sixty-First qui appelle et laisse sur son sillage un petit électrochoc digne d’un coup de tazer. La question n’est pas tant de savoir si on a aimé, mais plutôt de constater que le bleu du choc est encore là. Voilà un peu le ressenti de cette découverte abrasive, dominée par un tandem féminin (devant et derrière la caméra) qu’on imagine assez ravagé pour traiter l’affaire Epstein dans un mélange de thriller parano, de possession-flick et de neo-giallo. On suppose que A24 crève d’envie de décrocher le combiné pour les appeler tant le résultat, profondément tordu, tient souvent du jamais vu. J.M.

Shadow in the Clouds de Roseanne Lang
Venue de la rom-com et de la télé, Roseanne Lang n’a pas un CV qui fait franchement rêvasser. Mais en voyant Shadow in the Clouds – exploité injustement à l’arrache -, on est à peu près certain que la jeune réalisatrice sait quoi faire avec le genre. On se l’imagine ici allumette frôlant la gazoline, faisant exploser un huis-clos confiné en plein cockpit en y ajoutant la silhouette d’un insatiable gremlins (qui fut une légende urbaine avant de devenir une créature de cinéma). 1H20 sans gras, truffées de situations énOOrmes et exploitant au maximum tous les espaces qui lui sont offerts, jusqu’à son générique libérateur sur fond de Kate Bush. On soupçonne que tôt ou tard, Lang se fera probablement absorber par le gloumoute Marvel, toujours en quête de réalisatrices malléables pour mettre en scène ses filles à poigne: on espèce sincèrement qu’elle continuera coûte que coûte à faire des séries b aussi revigorantes que celle-ci. J.M.

She will de Charlotte Colbert
Voici un drôle de film d’horreur que Dario Argento, enthousiasmé par sa découverte au dernier Festival de Locarno où il était présenté, a souhaité soutenir comme producteur exécutif. Intitulé She Will et réalisé par Charlotte Colbert, il suit la trajectoire d’une femme qui, après avoir subi une double mastectomie, part en convalescence dans la campagne écossaise avec sa jeune infirmière. Elle découvre que le processus d’une telle intervention chirurgicale soulève des questions sur son existence même, ce qui l’amène à s’interroger sur ses traumatismes passés et à les affronter. Les deux femmes développent un lien improbable alors que des forces mystérieuses donnent à l’héroïne le pouvoir de se venger dans ses rêves. Au casting, Alice Krige, Kota Eberhardt, Malcolm McDowell et Rupert Everett. T.A.

Slumber Party Massacre de Danishka Esterhazy
Number one dans la région quasi déserte des slashers signées d’une main féminine, Slumber Party Massacre premier du nom se montrait parfois plus malin que ses homologues de l’époque. En plein revival (réussi) du slasher, son reboot poussé sans réfléchir vers une distrib vod/télé sauvage se révèle être une implacable surprise. Ayant débutée à quelques encablures de Guy Maddin, sa réalisatrice Danishka Esterhazy semble assez éloignée de l’image de béni-oui-oui qu’on accole à ce genre de production vite-fait: ses discrets mais très intrigants Level 16 ou The Banana Splits-Movie (sans Lio mais avec des peluches tueuses!!) peuvent en attester. Si on retrouve bien un grand toqué minaudant comme un enfant de 4 ans avec une perceuse géante à la main, cette soirée pyjama nouvelle monture démonte agréablement les clichés du genre (les garçons sont maintenant les fofolles érotisées) tout en maîtrisant le cahier des charges (fausses pistes en pagaille, humour et saillies gores bien dosées…). J.M.

Titane de Julia Ducournau
Cronenberg par-ci, Cronenberg par-là: Julia sait, on sait, tu sais. Pas de problème, la réalisatrice de Grave réussit à s’émanciper de l’ombre du maître: au regard clinique, elle préfère la rage aux dents. La morale, elle la fout aux orties. Film de genre of course, film de genres aussi: à l’heure où l’on traîne la patte pour traiter les thématiques queer dans le cinéma fantastique et d’horreur (et dieu sait qu’il y a des choses à dire), Titane ne fait pas dans la demi-mesure, aussi fluide que le corps d’un T1000 jusque dans ses ruptures de tons salées (vous n’écouterez plus la Macarena comme avant, sorry). Le gender bordel s’abreuve d’une vision radicale des corps, tantôt déconstruits, remodelés, démontés, déchirés, gonflés, crevés, jamais épargnés. Corps qui dansent également, qui se libèrent de leur poids le temps de quelques grands moments (dont un sourire qui s’échappe là où on ne l’attend pas). L’émotion est là aussi, elle manquait un peu à Grave d’ailleurs, Ducournau continuant d’explorer les motifs déjà entrevus dans son coup d’essai (la chair, la mue, la famille, la tragédie) mais imposant cette fois une narration à la dynamite, tout en faisant des merveilles dans l’intime. Palme d’or au dernier Festival de Cannes, geste fou. J.M.
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