George Clooney n’est pas un cinéaste « politique » (Les marches du pouvoir), le réalisateur de C.R.A.Z.Y. fait du Jaco Van Dormael (Café De Flore), Tahar Rahim chez Lou Yé (Love and Bruises).
L’année dernière, on se souvient que Quentin Tarantino, président de l’édition 2010, avait récompensé tous ses amis (Monte Hellman, Alex de la Iglesia, Sofia Coppola), par ailleurs oubliés dans son top 20 de fin d’année. Darren Aronofsky pourra se venger de l’oubli (ou presque) de Black Swan au palmarès puisqu’il est le président du jury de la Mostra de Venise en 2011. Sans doute une démonstration un peu forcée de la «modernité» revendiquée par Marco Müller, directeur de la Mostra de Venise, qui lance comme chaque année quelques piques au festival de Cannes. En attendant de connaître le verdict, on peut s’amuser à imaginer quelques pronostics «copinages». Peut-être que, comme Tarantino l’an passé, il récompensera les artistes qui l’ont inspiré. Pourquoi pas un Lion d’or à Roman Polanski, dont le nouveau film, Carnage, sera présenté demain en compétition (Répulsionet Le Locataire étant quelques unes de ses influences majeures, notamment pour Black Swan)? Ou alors à David Cronenberg (A Dangerous Method)? A Tomas Alfredson, le réalisateur de Morse, adaptant John Le Carré (La taupe), à Todd Solondz (Dark Horse), à William Friedkin (Killer Joe), à Abel Ferrara (4 :44 Last day on Earth)? Quoiqu’il en soit, la sélection est excitante mais tellement dense qu’il est impossible de préméditer.
Pour le moment, le seul film vu de la compétition, c’est Les marches du pouvoir, de George Clooney, un thriller politique extrêmement classique qui confirme la volonté de l’acteur-réalisateur de revenir à un cinéma plus solennel et profond après le très frivole Jeu de dupes. Sans se hisser au niveau de Good Night and Good Luck et Confessions d’un homme dangereux, le résultat est d’une simplicité apparente mais fausse impression : Clooney n’avait manifestement pas l’intention de réaliser un film politique ; ce qui élimine d’emblée le désabusement et la réflexion – un peu convenue – sur le clivage républicain/démocrate. Pour autant, ça ne suffit pas à rendre l’ensemble moins lisse. Pas détestable, non, mais inoffensif. Pour info, Clooney attendait de voir la « réception presse » de son film avant d’accorder la moindre interview. Aux dernières nouvelles, il repart demain refusant toutes les demandes, laissant en plan les membres du casting ayant fait le déplacement (Evan Rachel Wood, Philip Seymour Hoffman, Paul Giamatti…). Ambiance.
Dans les sections parallèles, on a pu voir deux films – de toute évidence, pas assez bons pour être retenus en compétition. Le premier, c’est Café de Flore, de Jean-Marc Vallée, remarqué avec C.R.A.Z.Y. Une histoire d’amour qui s’étale entre le Paris des années 60 (la partie avec Vanessa Paradis) et le Montréal d’aujourd’hui (celle avec Kevin Parent), avec d’un côté la mère d’un enfant trisomique et de l’autre un DJ Montréalais, le cœur partagé entre deux femmes. Pendant longtemps, on cherche un lien entre les deux histoires en imaginant pour rire un vrai scénario de science-fiction (et si le Dj d’aujourd’hui était en fait l’enfant mongolien des années 60?). L’hypothèse est amusante mais, en dépit d’effets de montage outrés et de décrochages vers le fantastique, Jean-Marc Vallée demeure plus prosaïque, racontant des histoires d’amour qui n’arrivent pas à se faire et/ou à se défaire. Le sujet est fort, universel, quelques idées sont bonnes (l’importance de la musique dans une vie, comment elle guide le regard et le cœur) et Vallée essaye de faire passer une poignante nostalgie de l’amour, ainsi qu’une peinture de la rouille intime des êtres en flirtant avec l’onirisme. Le problème, c’est qu’on est plus chez Lelouch et Jaco Van Dormael dans leurs pires moments que chez Julio Medem – on est loin des Amants du cercle polaire. L’esthétique publicitaire, les personnages téléguidés et le bon goût agressif renvoient quelque part entre Le Huitième Jour et Mister Nobody. De quoi avoir (souvent) peur. Dommage pour les interprètes, tous bons.
Le second, c’est Love and Bruises, le nouveau Lou Ye, cinéaste underground Chinois qui depuis Week-end lover (1993) est confronté à la censure de son pays. Il a d’ailleurs fini par être blacklisté pendant cinq ans pour avoir commis Une jeunesse chinoise, une évocation de la répression de Tiananmen portée par un souffle érotique assez audacieux. Autant son avant-dernier Nuits d’ivresse printanière, récit en deux temps sur un briseur de couple qui fascine les hommes pour mieux perdre les femmes, ressemblait à un Jules et Jim bisexuel plutôt fébrile, autant celui-ci est effroyablement raté. C’est la rencontre – totalement improbable – entre une jeune prof de Pékin – vulnérable car venant de se faire larguer – et un jeune ouvrier (Tahar Rahim, la géniale révélation d’Un prophète). Lou Yé qui, d’ordinaire, filme plutôt bien le désir, la sexualité tourmentée et les corps échoue totalement à transmettre la passion. Primo, on ne comprend pas ce qui attire les deux personnages. Deusio, les réactions du personnage féminin ne sont pas crédibles. Le style totalement improvisé (jeu sur les focales pour masquer le tournage-guérilla), le manque de substance (on a vite fait le tour de la question), les personnages secondaires inexistants et les errements superflus épuisent les résistances. Reste néanmoins la seule raison de ne pas désespérer : Tahir Rahim, formidable de bout en bout, investi corps et âme dans le projet, donnant généreusement de sa personne et parvenant à donner un peu de chair à ce personnage à la fois terrien et fantomatique. Hélas, le film ne lui rend rien en retour. Rien du tout.

