[FATAL GAMES] Michael Lehmann, 1989

Winona Ryder avant Edward aux mains d’argent. Christian Slater avant Pump up the volume. Shannen Doherty avant Beverly Hills 90210. Fatal Games avant Nowhere, May et Donnie Darko.

On ne dirait pas comme ça, mais Fatal Games constitue une source d’inspiration majeure pour quelques effrontés du cinéma indépendant des années 90 allant de Gregg Araki (Doom Generation) à Lucky McKee (May) en passant par Richard Kelly (Donnie Darko), attentifs aux affres existentielles d’adolescents déconnectés. Réalisé à la fin des années 80, ce film, également connu sous le titre Heathers, peut être vu comme le versant noir des teen-movie de John Hughes (La folle journée de Ferris Buller, 1986), où la cruauté et le cynisme des années 90 prennent déjà le pas sur le vague à l’âme nostalgique des eighties.

Veronica (Winona Ryder, à ses débuts), est une marginale ingénue qui tente d’infiltrer un groupe de reines du lycée, riches et arrogantes, qui se surnomment toutes par le même prénom (Heather) et qui, une fois passées la vingtaine, seront fanées avant l’heure. Les « Heathers » s’en prennent à celles et ceux qui n’ont pas les moyens de leur ressembler et leurs principales cibles restent ceux qui survivent hors des normes. A la cantine du bahut, Veronica croise le regard de J. D., un jeune rebelle (Christian Slater, peu de temps avant le générationnel Pump up the volume) qui caresse le fantasme d’une vengeance. Et s’il faisait exploser le bahut ? Michael Lehmann, qui aujourd’hui s’est reconverti dans la réalisation de séries télé (Big Love, Californication, True Blood) et désire toujours transposer l’univers de Fatal Games dans ce format, signait un premier long métrage à la fois macabre et barré, préfigurant le style de ses œuvres suivantes comme Hudson Hawk : gentlemen cambrioleur (1991). Il a fait ses armes aux côtés de Francis Ford Coppola qui l’a engagé aux studios Zoetrope de San Francisco et lui a donné l’opportunité de participer au tournage de Outsiders (1983). Ce n’est qu’après avoir réalisé deux courts métrages qu’il a pu signer ce coup d’essai, marquant pour toute une génération d’adolescents en manque de repères, un peu à la manière de Repo Man (Alex Cox, 1984).

Shannen Doherty figure parmi les pestes du lycée, quelques années avant la série Beverly Hills 90210, les éclats dans la presse à scandale et une apparition encanaillée dans Nowhere, de Gregg Araki. C’est dire à quel point Fatal Games annonce une «fucked-up generation» qui cherche l’expression nihiliste d’un mal-être, à mille lieux des fashionistas californiennes, aux États-Unis comme ailleurs (les lycéens qui réfléchissent et s’assument dans la série Australienne Hartley Cœurs à vif). C’est désormais officiel : les jeunes filles en fleur n’écoutent plus Madonna dans leurs chambres mais décorent leurs murs de posters de Nirvana et Nine Inch Nails. La bombe qui menace d’exploser dans Fatal Games est avant tout culturelle. A condition de la considérer avec ironie, la morale du récit reste simple : c’est cool d’être marginal, mais il ne faut pas confondre la posture déjantée et le vrai sentiment de ne pas appartenir à un monde uniforme.

Fatal Games propose de creuser cette alternative. Avec le recul, on comprend mieux l’influence du film sur Lucky McKee au moment de réaliser May : Angela Bettis devient ainsi le double de Christian Slater des années plus tard, leurs personnages partageant en commun l’incapacité d’exprimer un mal-être autrement que par la destruction et la folie, s’ostracisant encore plus férocement de ceux qui pouvaient leur ressembler. Sauf que dans un élan compassionnel, McKee préfère se placer du côté des irrécupérables tandis que Lehmann se révèle plus neutre dans le jugement et l’empathie. C’est sans doute pour cette raison que certains risquent aujourd’hui de lui reprocher de ne pas avoir été jusqu’au bout de son discours. Pour autant, il faut relativiser et replacer l’audace dans son contexte : affirmer bien avant Sofia Coppola (Virgin Suicides) et Gus Van Sant (Elephant) que l’adolescence n’a rien d’une période fun avait quelque chose de salutaire.

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