Nous n’allons pas feindre la surprise plus longtemps: évidemment que l’on savait ce que renfermait ce mystérieux Dragon Dilation, soit enfin la conclusion de l’ère Conann, accompagnée de Petrouchka, commande tournée dans l’urgence et à l’os pour le festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence. Ce qui a probablement incité Bertrand Mandico à rejoindre ses deux moyens métrages en mode chevaux fous (à l’instar de l’anthologie L’émission a déjà commencé), ce sont leurs formats peu communs. Comme pour partager sa double vision, le cinéaste a fracturé l’action en deux écrans. Au spectateur de s’attarder et de se perdre, de démener peut-être le vrai du mensonge, ou de s’improviser pythie en ayant quelques secondes d’avance sur l’action entre l’écran gauche et l’écran droit. Car à l’inverse de Lux Æterna de Gaspar Noé, où la caméra filme deux séquences indépendantes, ici c’est la même action qui se retrouve démultipliée. Vertige pour partie ping-pong rétinienne.
Pour Petrouchka, Mandico ne fait plus claquer les langues (sauf dans sa conclusion en forme de casting grimaçant) et laisse la musique de Tchaïkovski égrener l’action. La pièce d’origine est oubliée, mais les personnages comme autant de poupées cassées semblent en être un rappel. Tourné en très peu de temps dans les labos abandonnés d’Éclair (!), ce petit conte de la déchéance voit la fébrile Petrouchka, mannequin dégingandée, sombrer dans la drogue. Nathalie Richard (indispensable), pirate de la mode, mène d’une poigne de fer des mannequins-fantômes toutes vouées à la destruction. La science du désordre, les visages blêmes et fous, la caméra intranquille, l’usage de la langue japonaise: tout ce carnaval farineux renvoie à Terayama, auquel le film est un hommage avoué. Et on appréciera de voir, tout comme dans L’émission a déjà commencé, Mandico revenir fréquemment à ses premières amours, ses origines: l’animation, bien évidemment filandreuse à souhait.
La déviante comédie sert quant à lui de rideau final du cycle Conann, dans le fracas et le mauvais goût le plus total. Comme dans Rainer, on assiste à la version théâtralisée de ce qui deviendra Conann, avec toujours le décor des Amandiers transmué en limbes grand-guignolesques. Une sorte de répétition de la répétition, poussant le bouchon encore plus loin avec ses actrices se vautrant dans des étreintes fougueuses, quand ce ne sont pas quelques orgies nécrophiles. Octavia Foss (qui est venue nous saluer dans la salle de l’étrange festival!), maîtresse déboussolée de ce monde barbare, offre encore quelques magnifiques tirades de l’autre monde («On n »entre pas en enfer comme on va à la piscine»). Discrète dans le dernier acte de Conann, Karoline Rose Sun apporte en chanteuse guerrière une touche opéra rock à un fracas de plume et de sang. Conann explorée au dedans et au-dehors, à l’envers et à l’endroit, sur pellicule et sur les planches: une page se tourne.
| 1h 53min | Drame, Fantastique De Bertrand Mandico | Par Bertrand Mandico Avec Elina Löwensohn, Christophe Bier, Nathalie Richard |