Contre toute attente, Horribilis est l’une des meilleures surprises du mois prochain. James Gunn, poulain de l’écurie Troma, scénariste de L’armée des morts, est le réalisateur d’un premier long métrage très jubilatoire qui témoigne à chaque instant un respect monstrueux pour le genre à travers des dialogues tordants, des effets spéciaux réussis, des acteurs au diapason et des situations barrées. Les références ne manquent pas mais James Gunn n’a rien d’un épigone : il abuse de citations pour mieux révéler une personnalité très attachante et plaide pour un hédonisme aussi simple qu’évident. Et sa principale source, c’est Frissons, de David Cronenberg, clé de voûte de ce plaisir coupable, auquel on pense beaucoup.
Passé le plaisir immédiat que le film procure, il émane un premier point sur lequel tout le monde sera d’accord : on pense à beaucoup d’autres films en découvrant Horribilis. Est-ce un problème ? Bizarrement, non. Bizarrement parce qu’on pourrait être gêné par les multiples correspondances alors qu’il n’en est singulièrement rien. Tout d’abord, on pense à The Toxic Avenger, chef-d’œuvre de série Z qui réussit le tour de force de rendre attachante (voire, même, émouvante) une histoire d’une naïveté débilitante. On nous en montre un extrait à la télévision – mise en abyme qui appuie un paradoxe pervers : les films de la troupe Kaufman ont désormais explosé les tubes cathodiques (le boss faisant d’ailleurs une brève apparition remarquée). Autres références précises : on s’évoque Le Village des damnés (avec les hommes et les femmes faussement assoupis qui servent de bel écrin horrifique) ; au Blob, bien entendu, pour la menace imminente et la femme gonflée au propre comme au figuré ; à The Thing, de John Carpenter, pour la scène du hangar ; à Ichi The Killer, de Takashi Miike, pour cet homme littéralement coupé en deux ; à Night of the Creep pour les sangsues envahisseuses ; à Society dans lequel Brian Yuzna révélait le côte sombre de la série Beverly Hills et donnait à voir un ado qui assiste à la fin à une immense orgie sanguinolente (le souvenir est marquant pour qui l’a vu) ; à La Mouche de David Cronenberg (où le bestiau sévèrement amoché demande à celle qu’il aime de le buter) ainsi qu’à pléthore de films de zombie (Le retour des morts-vivants, La nuit des morts vivants). La liste n’est pas exhaustive. A vrai dire, on ne les compte plus. Mais le paradoxe veut qu’en sortant de projo, on ne pense plus qu’à Horribilis, déclaration d’amour jubilatoire et régressive qui n’a rien d’opportuniste dans sa démarche tant elle se met à la hauteur de ses ambitions sans chercher à épater la galerie ni même renier ses racines et demeure – et c’est important – régulièrement humble et généreuse. A l’inverse d’un Eli Roth qui, lui, ne fait que dans le clinquant et la roublardise – même si Hostel était plus convaincant que son premier Cabin Fever, l’alternative de Gunn permet de revenir à un cinéma ouvertement premier degré qui zigouille tout cynisme.
La référence majeure de ce trip drôlement cradingue est un joyau du genre : Frissons, de David Cronenberg, réalisé en 1976, épuré et fluide dans sa forme, torturé et angoissant dans le fond. Horribilis peut être perçu comme son remake, officieux ou officiel peu importe. Doté d’une efficacité implacable, cet authentique film d’horreur qui n’a rien perdu de sa capacité à provoquer l’effroi distille des visions terrifiantes, capte des regards d’assassins (dans un ascenseur ou devant le seuil d’une porte) et révèle déjà le premier objet du délit : des limaces gluantes et agressives. Dans Horribilis, une scène précise (celle de la baignoire – et qui sert d’affiche au film) est volontairement calquée sur Frissons avec là aussi, une bestiole qui s’infiltre dans le bain d’une demoiselle (excellente scène) et veut pénétrer dans la bouche d’icelle. L’allusion sexuelle n’est pas anodine puisque dans Frissons, la limace à la forme phallique pénètre dans le sexe d’une lesbienne. Chez Cronenberg, cela prend une dimension très connotée (sexe et sang intrinsèquement liés, perversion, mutation organique, peur des rapports humains) et s’appuie sur des faits sinistres (il s’agit en fait des résultats de recherches du Dr. Hobbes savant adepte de certaines théories nazies et en quête d’une réponse à l’expression libérée de la sexualité de ses contemporains) ; tandis que chez Gunn, si il faut lire un sous-texte très cul, l’approche est tout sauf clinique, plus grivoise et bon enfant. Cela colle aux objectifs du cinéaste qui vise l’instinctif au cérébral. L’ambition est plus de dérider les zygomatiques que de glacer l’échine, même s’il excelle – à notre grande surprise – sur les deux tableaux.
Dans Frissons, dès lors que les personnages sont contaminés par les étranges sangsues, ils deviennent soudainement en proie à une fièvre intérieure et les pousse à céder à leurs pulsions les plus primaires. Un moyen comme un autre pour Cronenberg de témoigner son mépris des règles usuelles. Dans Horribilis, on assiste également à la même déconfiture d’un couple, d’un mari qui voit, impuissant mais nullement impassible, une chose bizarre s’agiter dans son ventre. Dans le film de Gunn, Michael Rooker ne peut communiquer son problème avec son épouse, décide de s’isoler, jusqu’à cela ne soit plus possible.
Dans Frissons, le fait que cela se passe dans un univers clos facilite la confrontation entre les personnages qui paradoxalement restent coincés dans le lieu des meurtres. En fait, elle permet de mettre en valeur un dénouement très cruel dont le pessimisme fonctionne en corrélation avec la froideur glaciale du style, impassible, de tonton Cronenberg. La raison pour laquelle le film fonctionne réside dans le fait qu’il s’agit d’un modèle d’économie pour suggérer la peur puisqu’il donne à penser qu’elle se propage à l’aune d’une pandémie, une vitesse hallucinante. La référence originelle à Society (on n’en dira pas plus) peut par ailleurs être vue comme un clin d’œil à la scène de la piscine du Cronenberg.
L’une des autres grandes raisons qui pousse par ailleurs à porter Frissons de Cronenberg au pinacle vient de la prestation de l’actrice britannique Barbara Steele qui s’est notamment faite un nom dans le genre fantastique italien en incarnant la sorcière du Masque du Démon, de Mario Bava. Les parallélismes fusent ; et on s’en réjouit. Par la suite, le réalisateur de l’inestimable History of Violence va fomenter quelques grands opus dont deux films d’horreur organiques dans le même sillage inquiétant (Rage qui s’impose même aujourd’hui d’une déclinaison fascinante sur le vampirisme sans tout le vernis romantique ou gothique ; ou, encore, Chromosome 3 et ses impressionnants enfants mutants). En l’état, c’est un amusant parallèle parce que Frissons est l’un des premiers opus à avoir lancé Cronenberg et fait connaître son patronyme. Bien que les styles soient foncièrement dissemblables (Gunn ne cherche en aucun cas à devenir le nouveau Cronenberg ou du moins à faire du Cronenberg), on espère que le succès d’estime sera le même pour James Gunn, dont le capital sympathie, après sa participation au scénario de L’armée des morts, ne cesse de s’accroître au fur et à mesure que l’on repense à son délicieux coup d’essai.
