À quoi ça ressemblait de vivre en 1993 ? Demandez à Souls of Mischief de vous traduire ça. Ce groupe plus confidentiel du rap californien, formé à Oakland par quatre rappeurs issus de la scène qui donnera naissance au collectif underground Hieroglyphics, a tenté cette année-là de se faire une place parmi les sorties des albums mémorables du moment – Enter the Wu-Tang (36 Chambers) du Wu-Tang Clan, Doggystyle de Snoop Dogg, Return of the Boom Bap de KRS-One, Reachin’ (A New Refutation of Time and Space) de Digable Planets, Midnight Marauders d’A Tribe Called Quest ou encore les premiers albums de Mobb Deep et des Roots avec un disque assez dément intitulé comme le supra dément 93 ‘Til Infinity.
Cela n’en demeure pas moins qu’on n’a jamais vraiment oublié ce morceau bien cool (hymne au chill), bien daté (ça nous replonge au début des années 90) et surtout bien nommé. À l’origine, le morceau s’appelait 91 ’Til Infinity avant d’être rebaptisé lorsque sa sortie a été repoussée à 1993. Ce n’était donc pas exactement une prophétie, mais le titre a fini par coller au morceau d’une manière assez parfaite : plus de trente ans après, on est toujours là à l’écouter. Il y a cette fameuse instru, immédiatement reconnaissable, avec son piano, sa batterie souple et cette boucle qui semble flotter derrière les voix. Pour celles et ceux qui cherchent d’où elle vient, suffit de nous demander : Heather du batteur panaméen de jazz-fusion Billy Cobham, qui a notamment joué avec Miles Davis et George Benson avant de se lancer en solo. C’était en 1974, sur l’album Crosswinds. A-Plus, membre du groupe et producteur du morceau, avait récupéré ce matériau avant que les Souls of Mischief ne construisent dessus leur propre morceau. Un titre qui a été plus samplé que tous les Rolling Stones réunis pour servir magnifiquement ici un morceau qui parle de glander la vie, des journées passées entre amis, de voitures, de filles, de bière, de musique, de quartiers et de cette manière très adolescente de vouloir faire durer les bons moments. Mais il ne se contente pas d’être une carte postale du début des années 90. Les quatre MC (A-Plus, Opio, Phesto et Tajai) se répondent avec des flows différents, sans chercher le refrain massif qui domine alors une partie du rap grand public. Le morceau reste local, précis, attaché à Oakland et à la scène qui gravite autour de Hieroglyphics. À côté du gangsta rap de Los Angeles qui domine l’imaginaire national, cette scène développe une autre esthétique : moins centrée sur la rue comme spectacle, davantage tournée vers les jeux de langage, les productions sophistiquées et les réseaux indépendants de la Bay Area. 93 ’Til Infinity sort chez Jive en septembre 1993, mais le groupe ne connaîtra jamais le même niveau d’exposition que Snoop Dogg ou le Wu-Tang Clan. Totalement immérité, totalement sous-estimé, totalement écoutez ça vite.


