En 2020, Khruangbin franchit un cap avec So We Won’t Forget, extrait de Mordechai, troisième album du trio texan formé par Laura Lee Ochoa à la basse, Mark Speer à la guitare et Donald « DJ » Johnson à la batterie. Après des années à construire leur identité autour de morceaux essentiellement instrumentaux, le groupe donne ici davantage de place à la voix, sans pour autant bouleverser son langage (une guitare limpide, une basse ronde et hypnotique, une batterie souple et un groove qui avance avec désinvolture). Mordechai, sorti en juin 2020 chez Dead Oceans et Night Time Stories, est précisément l’album où cette nouvelle approche vocale prend toute son ampleur. Pour So We Won’t Forget, l’impulsion vient notamment de Laura Lee, inspirée par Khushi, un morceau de la chanteuse pakistanaise Nazia Hassan dont elle voulait retrouver le mélange entre un fond funky et des voix légères et aériennes.
Le morceau raconte la peur de laisser disparaître les souvenirs. Laura Lee explique dans le podcast Song Exploder que l’idée est née d’un besoin très personnel : après plusieurs années passées presque constamment en tournée, elle a voulu mettre par écrit les histoires et les moments qu’elle risquait d’oublier. Elle a rempli des carnets de notes, de fragments et de souvenirs, avant de les retravailler avec Mark Speer pour en faire les paroles. Même le choix de « letters » plutôt que « words » est venu de cette recherche : « letters » possédait une cadence plus naturelle à chanter.
Khruangbin a construit l’instrumental de So We Won’t Forget dans sa grange de Burton, au Texas, où basse, guitare et batterie sont enregistrées ensemble pour préserver le feeling et le groove des prises live. Mark Speer y développe une partie de guitare fingerstyle (une technique qui consiste à jouer les cordes directement avec les doigts plutôt qu’avec un médiator) directement inspirée de guitaristes d’Afrique centrale, posée sur une base qu’il décrit comme disco et minimaliste. Le groupe laisse ensuite le morceau de côté pendant plusieurs mois avant de reprendre le travail en studio. Pour pouvoir chanter, Laura Lee et Mark Speer doivent finalement abaisser la tonalité et réenregistrer leurs parties, tandis que la batterie originale de la grange est conservée, une manière de garder dans le morceau la trace de son lieu de naissance. Steve Christensen, ingénieur et producteur de longue date du groupe, accompagne cette méthode d’enregistrement très organique, qui repose sur le jeu collectif plutôt que sur une construction piste par piste.
Voici donc un morceau qui parle du souvenir avec une musique qui semble elle-même faite de souvenirs. Le funk, la soul, le psychédélisme, le dub et les influences musicales internationales que Khruangbin affectionne se fondent ici dans une composition volontairement dépouillée, où chaque élément laisse de l’espace aux autres. Le morceau se termine d’ailleurs sur une inflexion beaucoup plus sombre. Après avoir répété l’idée de conserver les souvenirs, la dernière phrase introduit le doute, comme si ce que l’on cherchait précisément à retenir était déjà en train de disparaître…


