[CRITIQUE] WINTER’S BONE de Debra Granik

Winter’s Bone est une étude de caractères âpre et profonde qui, au-delà de sa dimension sociale (la précarité des conditions de vie dans les Monts Ozark), invite à se méfier de ce que les zones d’ombre cachent, à comprendre au-delà des mots et à lire à travers les lignes. Le résultat est simple et complexe, beau et intense. La réalisatrice Debra Granik, dont c’est le deuxième long métrage, possède l’art de scruter minutieusement une réalité très quotidienne pour mettre à jour une fatalité inexorable. Ici, elle dépeint l’univers d’une adolescente à la recherche d’une quiétude morale et psychologique, qui doit veiller sur un frère et une sœur encore préservés dans une bulle d’innocence et faire preuve de vaillance pour parvenir à ses fins : lutter contre une précarité en partant à la recherche d’un père porté disparu. Pour faire toute la lumière sur le passé, l’héroïne doit se révolter contre une communauté de hillbillies qui semble cacher un secret honteux, comme un monstre dans les marécages avoisinants. Autour d’elle, la nature semble posséder une force matérielle et spirituelle – il faut être attentif aux sons, aux bruits, aux murmures. Sa seule arme, c’est la foi inébranlable qui l’anime: elle a des qualités de cœur et un esprit d’indépendance qui lui feraient soulever des montagnes. L’actrice qui l’incarne (Jennifer Lawrence, une révélation) illumine cet univers d’ombres comme un ange, seule bougie d’une Amérique profonde : elle a un visage d’enfant mais s’exprime comme une adulte. A l’image de ce paradoxe, le film est à la fois doux et angoissant. Granik fait passer la rudesse du quotidien (la violence des échanges) avec la poésie (un enfant qui saute sur un trampoline). De la même façon, la protagoniste neutralise une vérité effrayante et invraisemblable avec un mélange d’inconscience et de détermination. Plus elle avance, plus elle tente le diable. La mise en scène fait confiance à l’intelligence du spectateur en laissant une large part au non-dit. De même, les personnages sont détaillés avec une précision et une profondeur qui représentent une aubaine pour les acteurs, tous excellents. Mais la vraie force de Winter’s Bone réside dans sa ténuité : sa douce capacité à construire une tragédie sans accentuer les repères, son atmosphère anxiogène mise en valeur par une photographie crépusculaire et un rythme lymphatique. Soudain, lorsque l’on finit par saisir la nature réelle de la menace, on bascule dans la fable fantastique sans quitter le réalisme des premières images. On peut comprendre qu’après de telles épreuves, la conclusion (donc la morale) du récit soit aussi apaisante qu’un rayon de soleil après la pluie.

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