[CRITIQUE] WEST SIDE STORY de Steven Spielberg

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Projet de longue date d’un Steven Spielberg qui a toujours rêvé de réaliser une comédie musicale (un genre hollywoodien qui lui échappait, avec le western), l’idée d’une réadaptation de West Side Story émerge au milieu des années 2010, lorsque le réalisateur des Dents de la mer demande à la Fox d’en acquérir les droits. Tony Kushner, l’auteur d’Angels in America déjà à l’œuvre au scénario de Munich et Lincoln, est engagé à l’écriture du film, afin de se détacher au mieux du lourd héritage du West Side Story de Robert Wise et Jerome Robbins, première adaptation 10 fois oscarisée du musical de Léonard Bernstein, Stephen Sondheim et Arthur Laurents. Autrement dit, un monument. Le report, puis le départ surprise de Spielberg à la réalisation du cinquième épisode d’Indiana Jones, sa propre saga, le pousse à revoir son emploi du temps et à enfin matérialiser son rêve. Pourtant, la perplexité autour du film ne s’est jamais dissipée. Qu’est-ce que Spielberg est allé chercher dans un tel projet? Après 2h37 de film, la réponse est limpide, et ce nouveau West Side Story, un triomphe.

Comme son prédécesseur, ce West Side Story 2021 se déroule à New-York, dans les années 1950, et met aux prises deux gangs rivaux pour le contrôle du fameux «West Side» du titre: les Jets, blancs issus de l’immigration européenne (principalement polonaise et irlandaise), et les Sharks, portoricains fraichement arrivés dans la Big Apple. Au milieu de ce conflit, Tony (Ansel Egort) et Maria (Rachel Zegler) tombent amoureux, et accentuent la discorde entre Jets et Sharks, jusqu’à prendre des tournures tragiques. Structurellement, Steven Spielberg et Tony Kushner s’éloignent peu du film de Wise et Robbins. L’influence de Roméo et Juliette à la base du musical est toujours bien présente. Les conflits raciaux, l’échec du rêve américain, tout est intact. On retrouve même Rita Moreno, l’Anita du film de 1961, cette fois dans un rôle spécialement aménagé pour elle, en lieu et place de Doc, le responsable du drugstore. C’est une évidence, l’œuvre de Bernstein, Sondheim et Laurents résonne encore aujourd’hui, peut être même plus que dans les années 1950 et 1960. L’Amérique des Jets et des Sharks n’a rien à envier à celle de MAGA, Black Lives Matter et du mouvement #MeToo. Spielberg l’a compris, et c’est en ce sens qu’il ouvre son film, non pas sur des plans verticaux de New-York, depuis le ciel, à l’image du West Side Story de 1961, mais sur un travelling partant du sol, depuis des débris, pour s’élever et donner à voir des immeubles en voie de démolition. Une ouverture inverse à celle filmée par Wise et Robbins, qui donne un état de l’Amérique d’aujourd’hui: une ruine.

Plutôt qu’une réappropriation thématique, et c’est la seule limite du film, car on aurait aimé voir Spielberg investir davantage son film de ses obsessions personnelles, West Side Story s’incarne par sa flamboyance formelle. Sans surprise, le film est un spectacle triomphal. La musique, réarrangée par David Newman, et enregistrée sous la direction de Gustavo Duhamel, est grandiose, et les chorégraphies de Justin Peck, virtuoses et modernes. Toutefois, et c’était l’un des dangers d’un tel projet, la mise en scène de Spielberg explose le cadre opératique et théâtral du film, pour le transcender. Au feu d’artifice coloriste du film de Wise et Robbins, Spielberg et son chef opérateur Janusz Kaminski substitue une forme plus abstraite, contrastée et saturée – jusque dans l’aberration des lens flares, délire chromatique en surimpression de l’image. Une danse d’ombre et de lumière qui sublime la gestuelle des danseurs et scelle l’intemporalité du musical de Laurents, Bernstein et Sondheim.

Par son esthétique ténébreuse et glacée, le West Side Story de Steven Spielberg donne encore plus corps à la vision désenchantée du rêve américain au cœur du musical. Sa violence, sa noirceur, son quartier de New-York en ruine, tous ces éléments confèrent à l’œuvre une atmosphère de fin du monde, le rapprochant des films des années 2000 du cinéaste – Minority Report, La Guerre des Mondes ou Munich. Spielberg trouve dans les Jets et les Sharks, ces grands orphelins (la figure parentale est quasi absente du film), un dérivé monstrueux à ses obsessions. Les luttes d’enfants deviennent des problèmes d’adultes, qui entrainent la mort dans leur sillage. Les regards stupéfaits par le merveilleux, propres au cinéma du réalisateur d’E.T., disparaissent au profit de regards déments, déformés par la haine, la peur et la confusion. Le cinéaste tire d’ailleurs le meilleur d’un casting de seconds rôles composé pour la plupart de têtes inconnues, aux gueules inouïes, qui contrastent avec le côté immaculé des deux vedettes Maria et Tony: Riff (Mike Faist), Anita (Ariana DeBose), Anybodys (Iris Menas) ou encore Chino (Josh Andrés Rivera). Une bande de débutants qui en rappelle une autre, celle constituée par Francis Ford Coppola dans ses deux films tournés à Tulsa, Outsiders et Rusty James (Tom Cruise, Matt Dillon, Nicolas Cage, Diane Lane ou Patrick Swayze). West Side Story tisse des liens avec ces derniers, conçus comme des hommages aux teen-movie des années 50, et qui parvenaient à aller au-delà de l’imitation grâce à une innovation formelle et des thématiques à l’épreuve du temps.

Comme la plupart des Spielberg récents, le film va diviser. Certains s’arrêteront à la surface d’un projet en apparence impersonnel, caprice d’un cinéaste démiurge à Hollywood, qui souhaitait faire paresseusement son chef-d’œuvre musical. D’autres, comme nous, y verront le grand film qui se terre derrière le glacis de ce remake néo-classique de West Side Story, qui n’hésite pas, par exemple, à ne pas sous-titrer la moitié des dialogues en espagnol du film. Un choix fort et politique, à l’époque des «camps de la honte», ces camps de détention de migrants créés sous la présidence de Trump et placés à la frontière mexicaine. Un choix radical, clivant mais pas surprenant pour un cinéaste de 74 ans, rappelant une bonne fois pour toutes que sa filmo ne rime pas avec «consensuelle» et «familiale». M.B.

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