Trois belles voix (Françoise Lebrun, Gregory Gadebois, Mathieu Almaric: du miel avec un grand M) content en trois points de vue l’itinéraire d’un jeune botaniste, ange mutique et coquin (le beau Antoine Pirotte, auquel le réalisateur himself Pierre Creton succède à mi-parcours) qui irrigue son incroyable amour des hommes, et plus encore ceux plus âgés que lui (le Bruce LaBruce de Gerontophilia a de quoi avoir des palpitations), au milieu des racines, des pistils et des ruches. Quelques plans à la DV quelque part en Himalaya et une terre en Angleterre, jouxtant le terrain d’un certain Derek Jarman (évidement) plantent le décor. Il sera question de fleurs, surtout et partout. Un Prince demande à enfiler une paire de gants, à se pencher un peu plus, et à gratter le sol pour y célébrer ce qui gravite en dessous. Et, accessoirement, donner envie d’aimer follement aussi.
Il y avait de quoi être quelque peu intrigué par les retours scandalisés et mornes des journalistes anglo-saxons à Cannes, accompagnés parfois de récits rapportés de fauteuils qui claquent. Au Chaos, on tend l’œil et l’oreille, forcément. Et pourtant, Un Prince n’est pas ce que l’on peut considérer comme un film cherchant l’outrage: juste décomplexé et assumé dans sa cartographie du désir, s’amusant presque à prendre le spectateur à revers par son regard frontal et singulier, imitant un vent froid pour mieux se changer en brise. Et l’art de ces petites choses grivoises, inexpliquées, gonflées, qu’on pouvait voir chez Greenaway, Ferreri ou Pasolini. La surprise (et la gêne de certains) naît aussi du fait que l’on relie bien peu, au cinéma comme à la ville, une homosexualité débridée avec le monde rural, ou que le frottement de deux jeunes corps semblent être la seule image viable dans un cinéma lgbt qui mériterait de sortir les doigts du fondement.
Impossible de ne pas y entrevoir une piste Guiraudienne, avec qui Pierre Creton partage un mélange d’hédonisme et de douceur morbide, loin des images de papiers glacées. Chassant évidences et clichés, Un Prince semble parfois se dérober mystérieusement de son propre récit (le vrai-faux personnage principal n’existant que dans le récit des autres, la maison Eden bâtit en arrière-plan, les nombreuses figures laissées sur le bas-côté), choisit de filer droit, là où il aurait pu couler comme un film fleuve. Il se voit et se lit a contrario comme un drôle de film-poème à la main verte, comme un journal intime griffonné sur un cahier, lesté de quelques pages arrachées. Terriblement précieux et détonnant. J.M.
18 octobre 2023 en salle / 1h 22min / Comédie dramatique, Drame, ComédieDe Pierre Creton Scn Pierre Creton, Mathilde Girard Avec Antoine Pirotte, Manon Schaap, Vincent Barré |

18 octobre 2023 en salle / 1h 22min / Comédie dramatique, Drame, Comédie