On avait laissé Brit Marling et Zal Batmanglij sur l’annonce déchirante de l’annulation d’une troisième saison de The OA par Netflix. Quatre ans plus tard, débarque enfin leur nouvelle création pour FX, Un Meurtre au bout du monde, diffusée en France sur Disney+. Le duo quitte la science-fiction et le mysticisme et embarque dans le sous-genre très balisé du whodunit, revenu en grâce ces dernières années à Hollywood avec les adaptations luxueuses d’Agatha Christie par Kenneth Brannagh et le film À Couteaux tirés et sa suite réalisés par Rian Johnson.
Avec son hôtel ultra-moderne isolé du monde et son magnat des sciences, Un Meurtre au bout du monde ressemble d’ailleurs étonnamment à Glass Onion: une histoire à couteaux tirés, le film de Noël 2022 sur Netflix. À ceci près que Marling et Batmanglij poussent plus loin le concept des nouvelles technologies. Darby Hart, l’héroïne de ce huis clos, est une jeune hackeuse et une jeune auteure d’un roman policier à succès inspiré de sa propre vie. Une Sherlock Holmes 2.0 en somme, geek et experte en piratage. Invitée à participer à un séminaire sur le futur de l’humanité organisé par Andy Ronson, milliardaire reclus, avec d’autres têtes brûlées des arts et des sciences au beau milieu de la toundra enneigée islandaise, elle va devoir utiliser ses compétences pour résoudre la série de meurtres qui frappent la retraite. Dans son enquête, elle est aidée par un Watson virtuel, Ray, une IA futuriste et omnipotente affiliée à l’hôtel.
C’est dans ces moments de réflexion et de tâtonnements qu’Un Meurtre au bout monde brille. Souvent réduits à quelques recherches sur internet et McGuffin improbables dans les fictions contemporaines, les scènes de piratage et de décryptage, qui font ici presque figure d’archéologie numérique, trouvent dans cette série une expression rarement atteinte à la fois au cinéma et à la télévision. On le sent, Brit Marling et Zal Batmanglij veulent produire un whodunit d’un genre nouveau, et plus en phase avec son temps. Le fantôme du Covid-19 fait son apparition avec l’isolement de ce lieu tentaculaire, redoublé à partir du troisième épisode par un confinement ordonné à cause d’une tempête. L’hôtel si luxueux devient alors une sorte de cercueil lugubre pour des personnages comme enterrés vivants.
L’autre élément qui connecte Un Meurtre au bout du monde au contemporain, ce sont les nombreuses références à la fois à la catastrophe écologique imminente et au couple Elon Musk/Grimes qui émaillent la série. Si les alertes sur l’état du monde ne sont pas toujours inspirées, on prend un malin plaisir à voir Marling et Batmanglij dépeindre avec cynisme ce ridicule «sommet de sommités», tuées les unes après les autres. On avait oublié à quel point Clive Owen était bon acteur. Il est ici parfait en double d’Elon Musk, cible principal du micro-complot qui se trame dans son dos. Brit Marling, également (très bonne) actrice, prête ses traits à sa femme Lee, ancienne hackeuse mystérieusement disparue. Difficile de ne pas voir en Lee une copie de la chanteuse Grimes (d’autant plus qu’on entend quelques-uns de ses morceaux au fil des épisodes). Même chose pour leur enfant au nom improbable, Zoomer, qui fait écho au fils du couple X Æ A-XII (alias «X», comme le Twitter de Musk).
Plus engoncée que The OA – sorte de remake SF de La Double vie de Véronique – dans les limites de son genre, Un Meurtre au bout du monde fait de l’amour et de l’empathie son fil conducteur. Si cela donne quelques scènes déchirantes, comme la mort de Bill, ancien acolyte et amant de Darby, devant ses yeux à travers une baie vitrée, on s’ennuie parfois devant les nombreux longs flashbacks qui ponctuent le récit à deux vitesses. Ces séquences nous renvoient à l’enquête au début des années 2010 de Darby sur un tueur en série, grâce à laquelle elle a fait la rencontre de Bill. Magnifiquement éclairés et gracieusement mis en scènes, ces flashbacks sombrent parfois dans la guimauve et le trop-plein de caractérisation du personnage de Darby. Des «scènes fonctionnelles» où l’on voit vite les ficelles, notamment pour servir un discours féministe réchauffé. Peu importe, aussi imparfaite qu’est Un Meurtre au bout du monde, elle reste l’expression unique de deux auteurs brillants devenus trop rares. On prend, et on attend avec impatience la prochaine œuvre de ce génial duo. M.B.
