D’abord vu à Cannes, où cet home-movie intimiste fut projeté sans faire grand bruit, puis redécouvert par nos soins six mois plus tard à Belfort… En général, revoir un film en dehors de son enrobage cannois est une bonne chose: on ne lutte plus avec un sommeil chaque jour plus insistant, et on découvre des morceaux entiers du film que notre mémoire avait mystérieusement enfouis, l’esprit parasité par des considérations tout autre, comme la distance à parcourir pour enchaîner sur la séance suivante. Ce ne fut pas le cas ici, où ce deuxième passage rima surtout avec petite dépression automnale: tel le personnage conduisant chaque scène de cet auto-biopic (après DSK et Paso, Ferrara), les sautes d’humeur ont caractérisé ces deux heures où notre petit héros quotidien campé par Willem Dafoe suscite l’admiration, irrite, éblouit, exaspère, amuse, pousse à bout et fait déteindre sa paranoïa sur le spectateur.
A croire que le film est réussi donc, puisque sa ligne de conduite est de faire surgir par petites touches des accès de violence dans le quotidien le plus ordinaire qui soit (pardon pour la tautologie). L’ennui et l’humeur maussade font pleinement partie de ce projet enténébré, d’autant plus noir qu’il avance sur un faux Dolce vita rythm’, chemise ouverte, cheveux au vent et paire de Persol sur le nez. L’alter-ego du cinéaste campe cette fois un artiste américain installé avec sa petite famille à Rome et ayant arrêté la bouteille (tiens tiens). L’homme partage sa vie avec sa femme et sa fille, qui sont dans la vraie vie celles du cinéaste, Cristina Chiriac et Anna Ferrara (remember le photocall post-séance tout mimi en mai dernier). Entre deux ateliers de comédie, notre Willem fait bouillir des penne rigate et prend des cours particuliers d’italien, à l’aise dans son rôle de bourgeois petite semaine revenu des entrailles du vice. Son couple se met curieusement à vaciller, et la petite chronique familiale idyllique se métamorphose en sombre tragédie fantasmagorique, avec tiraillements religieux propres au cinéma du père Abel, et propres aussi à la carrière d’acteur in real life de Dafoe.
Bien plus qu’un routinier entrelacement entre réalité et fiction, le film brouille les pistes dès le coup d’envoi, filmant chaque scène ou presque comme de l’anodin magnifié (cf. ce long plan séquence où nos deux amoureux se désapent fougueusement sur le canapé: qu’est-ce qui fait qu’on y pense encore longuement, alors que le petit rituel est la chose la plus banale qui puisse être dans un couple une fois l’enfant couché?). Ici la banalité est aussi synonyme de grandeur, ce qui fait, au passage, à la fois la joie et la malédiction des tempéraments dépressifs… Mais attention chers lecteurs: notre propos changera sûrement si on s’abandonne à une troisième vision. G.R.

