The Northman est-il à ranger avec The Green Knight dans la catégorie des salmigondis qui donnent envie de rejoindre les bras de Morphée? Le film de Robert Eggers, qui bénéficie d’une sortie en salles, s’en sort mieux, même si l’enjeu reste le même: simuler les conventions d’un genre (ici, la saga viking) pour opérer la sempiternelle greffe fantasmée entre cinéma populaire spectaculaire et cinéma d’auteur intimiste.
S’il possède des fans, The Green Knight, l’adaptation par David Lowery d’un roman-poème anglais de la fin du XIVe siècle lié à la légende arthurienne, bazardé en VOD début 2022, a quand même laissé de nombreux spectateurs sur le carreau, nous y compris, noyés par le robinet d’images tournant à vide. On a rapidement compris pourquoi aucun distrib ne voulait se risquer à sortir la chose (indigeste) en salles; distribué par Universal, The Northman fait, lui, le pari du direct-to-cinéma – miracle! Et on avait légitimement peur avant d’y entrer que le projet viking de ce cher Robert Eggers, remarqué avec les minimalistes The Witch et The Lighthouse, rejoigne cette catégorie des films de genre reliftés par des auteurs qui ne connaissent que Tarkovski-pour-les-nuls et l’esprit de (trop) sérieux.
Par chance, The Northman, nanti d’un casting de luxe (Alexander Skarsgård, Nicole Kidman, Anya Taylor-Joy, Ethan Hawke… et notre amie Bjork revenue de chez Lars, en prophétesse au-delà du réel!) et d’un budget dément (90 millions de dollars), ne s’abîme pas dans ces complaisances, ne déviant pas de son enjeu (soit la vengeance d’un prince viking, témoin enfant du meurtre de son père-roi), déclinant Hamlet de William Shakespeare (la pièce étant elle-même inspirée de la légende scandinave Amleth) et remplissant son dessein de film de vikings: immersif, sanglant et illuminé comme il faut, soutenu par le travail du directeur photo Jarin Blaschke. Mais, il y a un «mais». Eggers est un grand cinéphile (ce qui est bien) et ça se voit beaucoup trop partout (ce qui l’est moins). Et face aux nombreux emprunts (Conan le barbare de John Milius, La source de Ingmar Bergman, Sur le globe d’argent d’Andrzej Zulawski, Andreï Roublev d’Andrei Tarkovski…), c’est vraiment le serpent qui se mord la queue et l’on se dit que Le guerrier silencieux de Nicolas Winding Refn, qui rangeait sa cinéphilie au vestiaire pour imposer une vision brute du genre, était une belle entorse à la règle.
Le plus embarrassant reste l’ombre tutélaire de son long métrage favori, déjà cité dans ses deux précédents: Requiem pour un massacre (Elem Klimov, 1985). Une influence dont il ne se cache pas en entretien (il la cite à chaque occasion, y compris chez nous). Mais pour peu que vous connaissiez ce foudroyant film de guerre sur le bout des doigts (acteurs qui regardent la caméra, plans-séquences…), le jeu des sept erreurs peut facilement vous sortir du récit. Ce pourrait n’être qu’un péché véniel, mais c’est un vrai problème dans The Northman où tout fonctionne en circuit fermé de simple reconnaissance (le règne de la tautologie, grand malheur de notre époque!) et où tout est concentré sur la forme, Eggers ne donnant pas assez de chair aux personnages, cloisonnés dans une dimension archétypale que personne ne transcende réellement. En d’autres termes, ça aurait pu être pire (The Green Knight), mais ça aurait pu être beaucoup mieux (un Zulawski en avance sur tout). Reste donc cet objet à saluer entre projet expérimental et film de vikings grand public et où l’on voit de drôles de choses pas banales, à l’aune de ces scènes hallucinées de rituels païens et de sorcellerie. Il faut le voir (dans une salle) pour le croire. A.V. (pour en savoir plus sur les influences de Robert Eggers sur The Northman)
11 mai 2022 en salle / 2h 17min / Action, HistoriqueDe Robert Eggers Par Robert Eggers, Sjón Avec Alexander Skarsgård, Nicole Kidman, Claes Bang |

11 mai 2022 en salle / 2h 17min / Action, Historique