« The Killer » de David Fincher: de la maitrise et de la précision, mais beaucoup d’ennui

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1995

« Respecte le plan. Ne fais confiance à personne. Bannis l’empathie. Anticipe, n’improvise pas. Ne cède jamais le moindre avantage. Ne mène que le combat pour lequel on te paye. Pose-toi la question: Qu’est-ce que j’ai à y gagner? L’empathie, c’est de la vulnérabilité, de la faiblesse. Voilà à quoi il faut t’engager si tu veux réussir. Simple. » Ces paroles issues de la bande-annonce du nouveau film de David Fincher rappelle les fameuses règles du club secret énoncées par Tyler Durden dans Fight Club. Au-delà de l’autoréférence, The Killer ressemble plutôt à son lointain cousin né à l’ère des GAFAM. Plus cynique, plus froid, plus calculateur.

En près de 25 ans, David Fincher est devenu un meilleur cinéaste, ayant même réalisé quelques chefs-d’œuvre (Zodiac, The Social Network), et The Killer ressemble à ces films de maestro, tout en maîtrise et en précision. On ne cesse d’ailleurs de faire les louanges du cinéaste le plus perfectionniste de son temps, capable de faire plusieurs fois la même prise du plus banal des plans d’insert. En somme, Fincher est devenu ce réalisateur dont on admire davantage le talent et la technique qu’on aime les films. Et The Killer est la quintessence de ce virage pris dans sa carrière, dont on peine encore à définir le film pivot. Les plus radicaux citeront Zodiac, mais le classicisme et l’émotion de L’Étrange histoire de Benjamin Button pourraient les faire mentir. On pencherait plutôt sur le milieu des années 2010, quelque part entre The Girl With The Dragon Tattoo et Gone Girl, au moment où Fincher semblait vouloir refaire, en mieux, ses deux thrillers emblématiques. Seven pour le premier, et le déjà nommé Zodiac pour le second. Des films brillants sous bien des aspects, mais qui ne dépareillaient pas d’un certain assèchement, voire indolence.

Après un premier film d’antiquaire, Mank, ni bon ni mauvais, qui faisait le drôle d’affront de décortiquer Hollywood par l’entremise d’un film de plateforme, Fincher tourne donc une nouvelle fois sous l’égide de Netflix, entérinant, comme pour Scorsese, l’idée qu’il n’y a plus de place pour les œuvres ambitieuses et coûteuses d’auteur au sein des studios. Comme Mank, The Killer est également un projet de longue date. Depuis 20 ans, Fincher souhaite adapter la BD française Le Tueur de Jacamon et Matz. Le film reprend la trame scénaristique et le découpage de l’œuvre originale: une cible, un chapitre. Fassbender incarne donc un tueur à gages de sang-froid et méthodique qui, après une mission parisienne qui a mal tourné, se retrouve pris pour cible par sa propre compagnie et décide de faire le ménage aux quatre coins des États-Unis.

Depuis 1999, année de sortie du dernier volume du Tueur – et tiens, heureux hasard, année de sortie de Fight Club! – le monde a profondément changé, et Fincher a eu la bonne idée, du moins sur le papier, de moderniser son récit. Le tueur du film orchestre chacun de ses meurtres en tirant profit de ce que la société lui a apporté: son smartphone, Amazon, UberEats, Hertz, Google, les réseaux sociaux. À côté d’un Tom Cruise surentraîné, l’assassin joué par Fassbender ressemble davantage à Monsieur Tout-le-monde (bien qu’il arrive à tenir en respect un adversaire bodybuildé). On devine très vite la note d’intention cynique de David Fincher: à notre époque, il est très facile de s’improviser tueur à gages grâce aux GAFAM et aux nouvelles technologies. C’est d’autant plus cynique que le grand méchant dans l’ombre de The Killer est un pitoyable ersatz de Zuckerberg, pensant être protégé dans sa tour de verre, mais qui se retrouve vaincu par les mêmes outils qu’il conçoit.

Plutôt que Fight Club, The Killer est plus fascinant quand on le met en perspective de Mindhunter, série produite (non pas créé) par David Fincher, et pour laquelle il a réalisé quelques très bons épisodes. Dans cette série Netflix cruellement annulée au bout de 2 saisons, on suivait les débuts de l’équipe qui a développé le système de profilage au sein du FBI, méthode qui a notamment permis d’arrêter un très grand nombre de tueurs en série à partir du milieu des années 1970. Alors que Mindhunter abordait le meurtre sous le prisme de la tare, des pulsions et de la psychopathie, The Killer nous montre une forme évoluée du tueur psychopathe, rendue lucrative et plus hygiénique à l’aune du capitalisme de masse. L’assassinat est devenu un business comme un autre, nous dit David Fincher.

Si on ne s’en tenait qu’aux idées, The Killer aurait tout d’un coup de maître. Sauf qu’après une introduction haletante entre un local abandonné de WeWork et un hôtel de luxe à Paris (situé au niveau de la même place où vit Emily dans Emily in Paris, vive le Netflix-verse!), le film ronronne. Englué dans l’esprit calculateur et froid du tueur, le film est une succession de séquences de meurtre (de leur planification à leur exécution) baignées par les monologues intérieurs et surexplicatifs du protagoniste. The Killer est donc très bavard, mais sur un ton monotone. Et la mise en scène, certes toujours appliquée du cinéaste, ne transcende jamais l’ennui ambiant du film, quand la lumière, manquant de profondeur, presque aseptisée comme toute production Netflix, le transforme en une mini-série lambda, où chaque chapitre correspond à un épisode. The Killer se regarde sans déplaisir, mais, c’est presque pire, surtout sans plaisir passé la scène inaugurale. Même une scène de baston nocturne mal éclairée ou bien un dîner réunissant les stars Fassbender et Tilda Swinton ne sauvent le film de la léthargie. Finalement, The Killer ressemble à ce qu’est devenu son auteur. C’est net, c’est précis, mais c’est chiant. Jouez plutôt à Hitman, dont The Killer est l’adaptation non ludique qui ne dit pas son nom. M.B.

10 novembre 2023 sur Netflix / 1h 59min / Thriller, Drame, Policier
De David Fincher
Par Andrew Kevin Walker
Avec Michael Fassbender, Tilda Swinton, Arliss Howard

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