Sexe, drogue et musique pop: The Idol fait skandääällll au Festival de Cannes, où la série de Sam Levinson (Euphoria) avec Lily-Rose Depp et Abel Tesfaye, a été dévoilée en avant-première mondiale. Voici nos avis à chaud sur le phénomène.

AVIS DE GAUTIER ROOS
« On parlait de When Doves cry l’autre jour, et je vois maintenant que tu as un poster de Prince dans ta chambre… Il n’y a pas de coïncidences. » Si vous trouvez ça totalement à chier, sachez que ça provient de l’épisode 2 de The Idol, fausse bonne idée de cette édition cannoise 2023, une série dont Thierry Frémaux avait par ailleurs donné la couleur en interview (si son comité l’a choisie, c’est pour cette fête mémorable dispensée après la projo, semblait-il dire en substance à la presse américaine). Auréolée d’un parfum sulfureux ayant tout du buzz savamment monté en épingle, The Idol nous raconte la dérive de Jocelyn, pop star la plus populaire et sexy d’Amérique dont la carrière a été récemment entachée par une dépression nerveuse. Entre deux-trois clips filmés ras la culotte, elle rencontre Tedros (Abel Tesfaye, The Weeknd), un propriétaire de boîte de nuit au passé trouble, pervers narcissique qui, c’est ce que les premiers épisodes laissent présager, risque de la mener à sa perte. Ce dernier est probablement le personnage le plus mal dessiné de toute la production audiovisuelle cette année (on nous avait pourtant dit que le format série, dépositaire du temps long, était le moyen idéal pour mettre sur pied autre chose que des archétypes mal dégrossis!). Il faudrait informer de toute urgence Sam Levinson qu’un PN qui est juste pervers et juste narcissique – mais à qui on ôte tout charme ou caractère fascinant – n’est même pas digne de figurer dans un clip. Le reste des personnages n’est guère à l’avenant, tout le petit aréopage gravitant autour de la Lily-Rose – directeurs artistiques faisandés, maîtres en relations publiques éminemment faux-derch, plumitifs de grands titres de presse culturelle pétant plus haut que leur popotin – étant tout proprement insupportable (les influenceurs tout flingués qu’on croise ici à nos soirées respirent l’Académie française en comparaison).
La question n’est pas de savoir si ces personnes sont crédibles. La question est plutôt de savoir ce qui motive l’idée de faire apparaître pareils oiseaux dans un truc qui s’appelle une fiction et dont les deux-trois rudiments de base sont quand même de chercher dans l’œil du spectateur un relais ou un moyen, même ténu, d’identification… L’autre bourbier dans lequel chute la série a rapport à l’histoire, à l’Histoire avec un grand H même: des films sur un individu broyé par une industrie du divertissement (ou la fameuse machine à rêves) transformée en décalque de l’enfer, il y en a eu des centaines (de Bette Davis à Verhoeven, on ne va pas vous faire l’injure de vous soumettre une liste). Et Spring breakers de ce cher Harmony Korine avait déjà tout dit sur ce que la culture du vide – souvenez-vous de ces torses nus dodelinant à Cancún ou ailleurs pour les besoins d’une émission MTV quelconque au début du film – peut aussi avoir de séduisant. Que peut donc apporter The Idol à la chose? Une piste intéressante veut que contrairement à Elizabeth Berkley de Showgirls, la Lily-Rose ne nourrit ici aucune espèce d’illusion sur ce milieu crapuleux, comme elle le dit elle-même: « Ma musique, c’est de la merde ». Mais c’est déjà faire preuve de clémence que de vouloir sauver ce nouveau produit HBO, aussi chic que toc, d’abord destiné à arroser les photographes du tapis rouge, les influenceurs de tous les pays, et les camés à leur scroll Instagram qui s’en moquent pas mal de comment ce machin-là est fichu. On espère que les bâtons Magnum étaient bons… G.R.

AVIS DE MARCO SANTINI
Avant de découvrir la chose, on connaissait la production houleuse (changement de showrunner, script problématique sur les enjeux sexuels, caprice de stars, etc) jusqu’à la réaction sulfureuse aux États-Unis puis à Cannes où des échos scandalous ne se sont pas fait attendre. De quoi pousser de cris d’orfraie, nous aussi? Pas tellement, en réalité, même si tout est fait ici pour heurter nos sensibilités en 2023. En nous plongeant dans la bulle très fermée et très égotique du show-business californien, la série assume dès le départ un ton électrique, cacophonique et clinquant. Au moins, pas de tromperie sur la marchandise, pas de tromperie non plus sur le vide qui lui sert de substance.
Pour autant, suivre Jocelynn (Lily-Ross Depp, finalement réunie avec son père par la polémique sur cette édition cannoise), cette chanteuse pop, princesse piégée, en mal de tubes, n’est pas de tout repos. Le nervous breakdown de la demoiselle n’est pas loin, ce qu’aura tôt fait de gérer la horde de community-manager, comme un essaim, aussi vénal qu’hypocrite, autour d’elle. Dans l’équation, l’arrivée d’un drôle de manager-clubber aux allures de prédateur, Tedros (Tesfaye) n’arrangera pas les choses… Le monde qui est présenté là se révèle aussi pourri qu’étouffant, c’est un fait évident, et la série a peut-être quelque chose à nous dire sur la fin de nos idoles. Elle n’élude rien, flirtant avec le porno-soft et beaucoup d’ailleurs ne supporteront pas la série pour cet aspect suffisant chic-choc toc. Pour autant, il serait imprudent de la balayer d’un vulgaire revers de la main.
Parce qu’on pense clairement à un roman de Brett Easton Ellis où l’on joue volontairement (et complaisamment) avec les codes et les caricatures d’un milieu saumâtre. Mais aussi, jusque dans sa jouissance à aller à fond dans le goût mauvais, à Showgirls de Paul Verhoeven qui, en son temps, se moquait de toutes les pudibonderies. Incompris avant d’être soudainement réévalué: et s’il arrivait la même chose à The Idol?
Pour que le fond remonte à la surface, il faut une belle forme, agréable à l’oeil: néons, stroboscopes, montage éclaté, dilatation du temps, vignettes et cadres iconisés, jazz vaporwave, découpage selon plusieurs foyers d’actions… On reconnaît bien là, la touche Levinson, celle qui nous avait enthousiasmé dans la série Euphoria, et qui se fait ici aussi inspiré qu’épuisante. Ce qui frappe accessoirement, et c’est là le bémol à mon sens, c’est que l’ensemble tourne beaucoup sur lui-même; ce qui a du bon (une répétition de chorégraphie répétée ad nauseum jusqu’au cauchemar), mais aussi du mauvais (ça tourne simplement à vide et c’est pas aussi brillant que ça voudrait l’être). Comment filmer la vacuité sans tomber dedans? That’s the question à laquelle The Idol devra répondre dans les épisodes prochains. Mais ce qui est sûr, c’est que ce que l’on a vu ici, dans ce grand miroir aux alouettes, nous a donné envie de poursuivre le visionnage et de vous recommander d’en faire de même, histoire de vous faire un avis. Ce qui est quand même bien joué. M.S.
