La tête à l’envers. C’est la trajectoire intérieure d’un homme de 81 ans, Anthony (comme Hopkins), dont la réalité se brise peu à peu sous nos yeux. Mais c’est aussi l’histoire d’Anne (Olivia Colman, ou presque), sa fille, qui tente de l’accompagner dans un labyrinthe de questions sans réponses. A moins que…
Hopkins, what else? Pourquoi s’infliger le triste spectacle d’un vieil homme sombrant dans la démence? C’est d’autant plus questionnant que l’on redoute un peu tout devant ce film overdosé de statuettes: du pathos gluant à l’inflation doloriste en passant par la leçon de vie assez tarte, on appréhende à passer par tous les états de la chose, redoutable et impossible. Puis, il faut du temps pour laisser au vestiaire nos a priori comme se mettre au diapason des gesticulations de tout ce petit monde qui joue façon au petit théâtre ce soir. Enfin, est-ce parce que nous supportons mieux le théâtre filmé avec l’attente de nos confinements successifs, la patience est rétribuée par l’écriture de Florian Zeller, qui chope deux trois machins familiers déjà-vus dans toute famille et donc bien vus. Il faut dire aussi que la stature imposante d’Hopkins, acteur vieil-ami qui nous donne de ses nouvelles au fil des décennies, que l’on sait capable d’être à la fois émouvant (Coeurs perdus en Atlantide) et inquiétant (Le silence des agneaux), n’a pas besoin d’en faire trop pour ressembler à un membre familier de sa propre famille. Il y est pour beaucoup et aide à se laisser progressivement avoir par ce qui ressemble à un délire mental en intérieur(s).
C’est d’autant plus prenant lorsque le récit furète vers une dimension fantastique – ce que Michael Haneke avait tenté dans Amour (2012), le temps d’une scène angoissante où le personnage joué par Jean-Louis Trintignant s’égarait seul, dans les escaliers de son immeuble. Il y a là ce même égarement, ces mêmes vues de l’esprit, ce même sentiment d’être étranger chez soi. Des membres de la famille deviennent méconnaissables tandis que des étrangers surgissent inexplicablement dans l’appartement londonien lui-même mouvant. Ainsi, la dimension théâtrale a beau nous rappeler qu’il s’agit à l’origine d’une pièce (pas folle, la guêpe!), c’est paradoxalement grâce à ce climat oppressant que The Father atteint son graal ultime: devenir un film d’horreur de l’intime, où tout ce qui est familier (les repères, les visages, les lieux, le rapport au temps…) se métamorphose et se perd. Un cauchemar dans lequel chacun se trouve seul, claquemuré avec ses obsessions et ses visions. Pas sûr que le film marque de son empreinte cinématographique; en revanche, il emporte tout public sur un sujet difficile, jeune comme moins. Soit un décollage immobile à l’intérieur de l’esprit d’un homme au crépuscule de sa vie interprété par un acteur à la quintessence de son art: mesdames, messieurs Sir Anthony Hopkins, dont la performance donne envie d’applaudir. Comme au théâtre. J.F.M.
| LE SAVIEZ-TU? Florian Zeller a été inspiré par l’histoire de sa grand-mère, dont il était très proche et qui a commencé à souffrir de démence lorsqu’il avait 15 ans. À la création au Théâtre Hébertot en 2012, le dramaturge avait confié le rôle à l’acteur français Robert Hirsch qui le jouera 350 fois. C’est son succès outre-Manche, où la presse l’a comparé à Harold Pinter et où trois de ses pièces étaient parfois jouées en parallèle, qui a permis à Florian Zeller d’être connu internationalement, jusqu’en Asie et en Amérique latine. |

