Présenté dans plusieurs festivals en 2021, notamment à Sundance, Eight for Silver vient finalement de débarquer en France directement sur Netflix sous le titre de The Cursed. Petit succès instantané sur la plateforme, le film de loup-garou de Sean Ellis tourné dans nos douces campagnes nous donne-t-il envie de hurler à la lune?
Dans la France du XIXᵉ siècle, les patriarches d’une petite communauté organisent l’extermination d’un groupe de gitans, afin de les empêcher de revendiquer une partie de leurs terres. Pillage, sévices, mise en croix: les bons Français n’y vont pas de main morte, et génocident le sourire aux lèvres, dans ce qui ressemble à une répétition du massacre final de Soldier Blue. Ce début, d’une âpreté assez étonnante pour ce type de production (bien qu’il ne soit pas un film maison, The Cursed, distribué par Focus Features, affiche tout de même le logo d’Universal à son générique de début) intrigue et porte avec lui de vraies envies de cinéma. Là, dans ses premières minutes, le film rappellerait presque à notre bonne mémoire la très belle surprise de Bone Tomahawk, le western âpre et violent de S. Craig Zahler: construit très directement avec les mêmes références en tête, glissant vers des scènes de body horror avec une crudité désarçonnante, The Cursed veut montrer les crocs. Il y a dans la photographie de Sean Ellis (qui éclaire lui-même son film) et dans sa manière de mettre en scène un film d’époque à la fois sobrement et brutalement quelque chose d’indéniablement original.
L’intrigue fantastique du film commence alors qu’une des femmes de la communauté gitane, avant de mourir, maudit le village de Français en emportant dans sa tombe un dentier d’argent aux canines bien pointues. Les mois suivants, celui-ci n’aura de cesse de venir hanter les rêves des enfants du village, jusqu’à les pousser à se réunir un beau jour sur les lieux du charnier pour l’y déterrer. Crounch crounch, un des mômes, aura vite fait de se voir pris d’une irrépressible envie de chausser le brillant objet sur ses dents (les jeunes et les grillz…) et de déchiqueter le cou d’un de ses petits camarades, déclenchant la transformation de ce dernier en une bête vengeresse. Là encore, Sean Ellis intrigue dans l’imaginaire original qu’il convoque. D’abord, parce que cette réécriture du film de loup-garou à la française, mixant des références historiques – la bête du Gévaudan est directement convoquée – à des légendes européennes, possède une vraie singularité. Le cycle de vie de la bête, possédant quelque chose de très organique, est même à notre connaissance tout à fait inédit et donne lieu à une séquence de dissection assez inattendue. Ensuite, parce que l’enrobage dans lequel cette histoire s’inscrit est là aussi original: églises romanes, objets profanes tirés de superstitions gitanes, épouvantail pas tout à fait de paille, champs de céréales qui s’agitent (coucou Le Règne animal), manoirs français bourgeois du XIXᵉ, chasses à la torche en haut-de-forme, brume duveteuse et morne soleil d’hiver, c’est toute une imagerie rurale très européenne que Sean Ellis convoque de manière assez réjouissante, ayant visiblement eu à cœur de mettre en scène ce cadre bien particulier. Soyons clairs, si l’enrobage est réussi, le cœur du projet – soit la bébête loup-garou en elle-même – est loin d’être aussi réussie et plombe même le film sur sa partie formelle. L’originalité du traitement se retrouve là encore dans l’approche du design du monstre, laissant tomber les poils pour opter pour une carnation plus proche de la goule, mais rapproche finalement plutôt la bestiole d’Azog, le chef Orque tout moche du Hobbit. Pire, The Cursed se met très vite à patauger dans sa mise en scène lorsqu’il s’agit de construire une tension autour de ses apparitions horrifiques, et abandonne son originalité en plongeant la tête la première dans des effets de genre éculés, anesthésiant toute peur; enfin, si c’était là le seul problème du film…
Car non, malgré les qualités indéniables de la première partie du film et certaines envies plastiques abouties de Sean Ellis, The Cursed ne s’avère malheureusement être qu’un film très moyen. Le réalisateur, visiblement plus occupé à régler sa caméra qu’à jeter un œil à son script, accouche en effet d’un film horriblement mal écrit, incapable de porter au-delà de la simple esquisse le moindre point de vue sur ce qu’il raconte, là où les thèmes ne manquaient pourtant pas. Ainsi de la tension entre science et croyance, ou de la question des non-dits d’une communauté, dont Sean Ellis ne fait rien, mais qui avec un peu d’approfondissement, lui aurait pourtant permis d’effleurer le travail de Tim Burton sur l’un de ses films les plus intéressants: Sleepy Hollow. Le personnage central (oui, il y a des personnages!) du pathologiste endeuillé partant en traque de la créature rappelle même celui qu’incarnait Johnny Depp dans le film de Burton, mais celui-ci ne va strictement nulle part, Boyd Holbrook délivrant des lignes de dialogues ridicules. Des autres personnages, nous ne dirons rien, si ce n’est pour mentionner un rôle féminin comme on ne pensait plus en voir, écrit pour la pauvre Kelly Reilly qui traverse le film comme un fantôme (même dans un film d’horreur, ce n’est pas un compliment), hébétée par la stupidité de sa partition maternaliste. On en aurait presque des sueurs froides. T.R.
