[CRITIQUE] THE CARD COUNTER de Paul Schrader

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Au poker, tout n’est qu’attente: les heures passent, les jours passent, main après main, chaque main comme la main d’avant. Puis, quelque chose se produit. Mutique et solitaire, William Tell (Oscar Isaac), ancien militaire devenu joueur de poker, sillonne les casinos, fuyant un passé qui le hante. Il croise alors la route d’un jeune homme instable (Tye Sheridan) obsédé par l’idée de se venger d’un haut gradé (Willem Dafoe) avec qui Tell a eu autrefois des démêlés. Alors qu’il prépare un tournoi décisif, Tell le prend sous son aile, bien décidé à le détourner des chemins de la violence, qu’il a jadis trop bien connus…

Noir lumineux. Après le monumental First Reformed (2018), dans lequel un pasteur cherchait l’absolution par le biais du sauvetage d’une des ses paroissiennes, Paul Schrader revient à la charge avec ce qui ressemble peu ou prou au second volet d’un dyptique de la rédemption. C’est d’ailleurs d’une telle continuité dans le geste que l’on finit presque par se demander/persuader que Paul est bel et bien en train de construire une trilogie. Car, juste après l’église, il s’attaque désormais à l’armée avec, tenez-vous bien, un ancien geôlier d’Abou Ghraib. Cette fameuse prison offshore, devenue célèbre en même temps que son aînée Guantanamo pendant la guerre d’Irak. Ces immondes trous à rats connus pour leurs dérives atroces, et dont l’expérience a causé des troubles psychologiques irréparables pour tous ceux qui ont connu cet enfer. Présenté comme ça, le cauchemar pourrait faire fuir aussi bien les âmes sensibles qui auront envie de camomille pendant les fêtes de fin d’année que les habitués du cinéma de notre calviniste de Paul, considérant sans doute qu’il rabâche ici de vieilles obsessions (la culpabilité, la rédemption, la responsabilité morale). Eh bien, ce sont deux a priori trompeurs.

Car Schrader n’a pas tellement envie d’être didactique avec des sujets aussi grands et aussi complexes, il veut juste raconter le point de bascule humain, ce point de non retour ressemblant à de la prise de conscience, ou ce qu’il en reste. Difficile de donner une réponse toute cuite au spectateur – comme dans la vie, au fond, et plus assez souvent au cinéma. Mais pour illustrer cette zone grise, Schrader n’élude rien: il a choisi d’utiliser une focale courte à distortion rapide pour donner autant de distance que de proximité avec ce qui se passe dans cette prison. C’est le principe de la caméra subjective, exploité de façon si radicale que son utilisation fera le tri entre réfractaires et réceptifs: pour ce faire, le directeur de la photographie Alexander Dylan dit avoir recherché un effet à la façon de L’opération diabolique de John Frankenheimer (1966), premier film à utiliser la snorry-cam qui sera largement exploitée plus tard par Darren Aronofsky. Et il a tenté de reproduire, dans le contexte carcéral évoqué plus tôt, la même impression que les vidéos en VR prenant en compte la dimension 360° de l’image – point technique: au final, ce sera une caméra RED équipée d’un objectif à très grand angle, dont l’image a été transférée en format 2.1.

Au détour d’un couloir mal éclairé, on aperçoit Willem Dafoe et Oscar Isaac qui, on le comprend vite, entretiennent un rapport de maître/apprenti. Qui se poursuit, une fois sorti de la prison. Et alors, le GI, campé par Oscar Isaac, et l’ancien chef, joué par Willem Dafoe, font peine à voir. Le premier/Isaac apparaît aussi docile qu’à l’intérieur de la prison, obéissant maintenant à une rigueur imposée dans le cadre de ses tournois de poker. Et l’autre/Dafoe semble, lui, totalement cinglé, à la recherche de nouveaux prospects et de prisonniers. Deux autres personnages viennent dynamiter cette interaction: une femme qui souhaite intégrer Isaac dans son groupe de joueurs et qui sponsorise les meilleurs pour partager leurs gains (Tiffany Haddish) et le fils d’un ancien camarade tortionnaire, en quête de sens après le suicide de son paternel (Tye Sheridan). La beauté, semble nous dire ici Schrader, comme dans son First Reformed, c’est que l’amour nous sauvera, malgré tout, toujours, de tout. Certes, c’est raconté de façon moins subtile et plus directe que dans First Reformed, mais l’on trouvera toujours aussi admirable la volonté de Schrader de s’attacher à la prison intérieure de ses personnages paumés en quête de rédemption (« En général, mes films parlent d’un type, seul dans une pièce, qui porte un masque – et ce masque désigne sa profession », résume-t-il joliment et brillamment dans le dossier de presse), de réciter son maître Bresson (dont l’ombre tutélaire plane ostensiblement) et d’y croire tout simplement. Bref, Paul Schrader parvient encore et toujours à nous surprendre et à mouiller sa chemise. C’est tout ce que l’on demande à un bon cinéaste. S.R.

WHY LE POKER, PAUL?
C’est en regardant des émissions de poker à la télévision et en réfléchissant aux motivations psychologiques des adeptes des machines à sous que Paul Schrader a commencé à envisager le quotidien des joueurs professionnels: une non-existence monotone où les heures s’écoulent sans qu’il ne se passe grand-chose… Un cadre idéal pour situer l’intrigue de The Card Counter: « On peut espérer avoir de la chance toutes les deux ou trois semaines, mais la plupart du temps, ce jeu consiste à attendre. »

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